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Religions

Le meurtrier et le divorcé

Père Charles Delhez

Mis en ligne le 02/03/2010

Je demande à l’Eglise moins de discipline et plus de miséricorde à l’égard des divorcés-remariés. A être trop rigide, on en arriverait au paradoxe suivant : il vaudrait mieux être un meurtrier repenti qu’un divorcé remarié !

Un jour, dans mon courrier, j’ai trouvé cette réflexion : "Au-delà de la question de l’accès à la communion des divorcés-remariés, n’est-ce pas la perception qu’en ont de nombreux chrétiens qui est en question ?" Comment ne pas être d’accord ? Dans bien des assemblées, notamment lors de mariages ou d’enterrements, la communion est banalisée. Elle est devenue un "geste sympa" pour montrer que "je suis là, avec vous". On est loin de ce que l’Eglise veut célébrer. Partager le pain et boire à la coupe, c’est communier au don total que le Christ a fait de lui-même et s’engager à aimer d’un tel amour, ou du moins y tendre.

Le même correspondant poursuivait en parlant, à propos des divorcés-remariés, d’un état de péché "volontaire et permanent" et justifiait par là leur éloignement de l’Eucharistie. Je suis cependant de ceux qui souhaiteraient une discipline plus souple. Il ne nous revient pas de juger s’il y a eu faute à la base. Mais si c’est le cas, d’une part, à tout péché miséricorde ! Et, d’autre part, il y a un moment où il n’est plus possible de faire marche arrière. Il n’y a dès lors plus pleine liberté, et donc plus péché grave.

Pas question de banaliser le divorce. Mais puisque je crois à l’Évangile, je crois que la conversion est toujours possible : de fait, une seconde union peut parfois témoigner d’un amour plus vrai et plus fort que la première. Les personnes ont pu faire du chemin et profiter de l’expérience de la précédente, ou tout simplement celle-ci était-elle grevée de sérieux handicaps au départ. L’Eglise est parfois un peu dure pour les "ouvriers de la onzième heure", ceux qui ont mis du temps à réussir une relation d’amour stable et heureuse. N’oublie-t-elle pas aussi toute la souffrance qu’il peut y avoir dans pareille existence et, d’une certaine façon, ne l’entretient-elle pas ?

Il peut arriver à tout le monde de manquer son idéal, soit par sa faute, soit par celle de l’autre, soit par les circonstances. Une manière d’y rester fidèle malgré la séparation est de ne pas se remarier. Certaines personnes peuvent ici témoigner de la grandeur et de la beauté de ce choix. Mais dans notre société, c’est de plus en plus difficile, notamment parce que les motivations religieuses n’ont plus la force d’antan, étant donné le sécularisme ambiant. Dois-je pour autant fermer la porte à ceux qui ne peuvent comprendre cet appel de l’Eglise ? Celle-ci reconnait d’ailleurs qu’il est parfois indiqué de se remarier, fût-ce pour l’éducation des enfants. Mais elle demande alors de vivre "comme frère et sœur". A nouveau, je peux comprendre et admirer ceux qui s’y conforment, mais cela m’apparait quelque peu angélique. De plus, je ne suis pas certain que ce soit prudent

De toute façon, ce qui importe, c’est d’être à l’écoute de chaque personne, comme le Christ. A être trop rigide, on en arriverait au paradoxe suivant : il vaudrait mieux être un meurtrier repenti qu’un divorcé remarié ! Le premier peut en effet obtenir l’absolution, le second jamais. Pour un meurtrier, se repentir, c’est regretter un acte, mais les conséquences sont toujours là : la victime est morte. Et cela, on ne le lui impute plus. Pour un divorcé-remarié, il a beau regretter l’échec de son mariage, les conséquences lui sont encore imputées. L’Eglise ne lui offre pas la possibilité de refaire sa vie. Or, le couple est parfois aussi mort que la victime du meurtrier. On ne renoue pas avec un cadavre !

Tout acte humain peut être vu de manière subjective ou objective. L’Eglise, dans son discours, privilégie cette dernière (une alliance rompue) et laisse les considérations subjectives aux pasteurs. Dans son langage, sinon dans sa pratique, elle a davantage le réflexe du principe que de la miséricorde. Or, nous ne connaissons pas les causes de tel ou tel divorce. Nous ne savons pas qui était pécheur et qui ne l’était pas. Le péché consiste à se remarier avec quelqu’un après divorce, dira-t-on. C’est précisément là que se situe la différence avec le meurtrier. Lui, il peut sortir de prison, le divorcé non ! Où est la miséricorde, où est l’espérance ? La conversion est toujours possible pour un divorcé, sans doute, mais consiste-t-elle nécessairement à retourner à son ancien couple ? C’est une question de conscience. Mais l’on peut aussi se convertir en tentant de vivre un amour véritable dans le nouveau couple.

La position de l’Eglise fait scandale alors que le but du sacrement est de faire signe. Ne tomberions-nous pas sous le coup des paroles de Jésus qui reprochait aux scribes et aux pharisiens de lier de pesants fardeaux sur le dos des autres, sans les porter du petit doigt ? De plus, reconnaissons que, dans la pratique, cette norme de l’éloignement de l’Eucharistie n’est que peu respectée. Ne manifeste-t-elle pas ainsi son inadéquation à la réalité ?

C’est le caractère définitif de cette abstinence eucharistique qui pose question, estime le théologien lyonnais Xavier Lacroix. Et de proposer un temps de pénitence limité, comme dans l’Eglise ancienne. Pénitence, parce que, effectivement, s’il y a eu une transgression coupable, c’est une contradiction majeure avec un commandement du Christ. Se reconnaitre ainsi pécheur est une manière de réaffirmer l’indissolubilité comme un idéal que l’on a manqué. Cette proposition permet donc de dire à la fois la loi et la miséricorde.

L’Eucharistie est communion au corps du Christ et nous en sommes tous, pécheurs permanents ou non, les membres. Il y a, me semble-t-il, un signe de communion et de miséricorde que l’Eglise catholique ne donne pas et qui pourtant serait si parlant. Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers, nous mettrait en garde contre la morale de l’alpiniste qui voudrait que les gens soient au sommet de l’Everest. Or, ce qui compte c’est moins le niveau auquel on arrive que la distance parcourue. Notre culture est aujourd’hui plus attentive au cheminement des personnes - si chaotique puisse-t-il être - qu’à l’objectivité de la norme. Serait-il erroné de dire que Jésus était davantage du côté de la personne que des normes de la religion ?

Ce texte a été écrit il y a plusieurs semaines.

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