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Europe

La Belgique osera-t-elle une ambition européenne?

Pierre Defraigne

Mis en ligne le 03/03/2010

L’UE n’est pas sans influence, mais elle est sans puissance véritable. La triple souveraineté – monnaie, fiscalité et finance– de l’eurozone pourrait fournir le fil rouge d’une présidence belge ambitieuse pour l’Europe.

A trois mois de sa présidence européenne, le gouvernement belge n’a encore rien dévoilé d’un grand dessein, encore moins d’une forte ambition pour l’Europe. Jusqu’ici l’impression prévaut que la Belgique, prise dans la logique très procédurière du trio de la présidence instauré par le traité de Lisbonne, a choisi de se laisser pousser par l’Espagne et tirer par la Hongrie - pourtant faibles l’une et l’autre - un peu à la manière d’un skieur pris dans la file du télésiège. On ne voit ni débats, ni experts au travail, ni leaders engagés dans la réflexion. Les prestations et visites diplomatiques d’usage se font correctement, sans plus. La Belgique n’a pourtant plus que quelques semaines devant elle.

Il est vrai que le gouvernement est très sollicité sur le front intérieur: les pertes d’emplois et leur corollaire, la précarisation de la classe moyenne, s’aggravent; la dette publique, mal maitrisée pendant dix ans et revenue à 100 % du PIB, place le pays devant le dilemme du désendettement ou de l’aggravation du chômage; les accidents tragiques de Liège et de Buizingen ont mobilisé l’opinion. Mais surtout, il y a BHV qui, pareil à une rage de dents, absorbe trop d’énergie politique. Si Jean-Luc Dehaene livre à Pâques la clé du compromis introuvable, il dégagera l’horizon gouvernemental. Si en outre, fort de son autorité morale, il ose proposer des avancées pour renforcer le vouloir-vivre ensemble des Belges dans le respect mutuel et consolider ainsi le pouvoir fédéral, il fournira le meilleur signal d’une présidence belge ambitieuse pour l’Europe.

Le "non-pays" que dénonçait le disgracieux Farage au Parlement européen la semaine dernière, donnerait en effet ainsi une preuve de maturité politique et de modernité exemplaires: montrer que l’identité citoyenne nait du projet commun pour l’avenir et non d’une crispation sur des intégrismes culturels ou religieux hérités du passé. L’UE, de son côté, est en crise. Elle ne parvient pas à réconcilier élargissement à l’Est et progrès de l’intégration. Elle risque donc d’échouer sur les deux plans: d’un côté, laisser se créer un rideau inégalitaire entre Est et Ouest et de l’autre, vider la puissance publique de sa substance face au marché par une mauvaise distribution des tâches entre l’UE et ses Etats-membres. Malgré le traité de Lisbonne, l’unanimité bloque en effet toujours tout progrès significatif sur la fiscalité, l’harmonisation sociale, le financement et la taille du budget européen, la politique étrangère et la défense.

Par ailleurs, l’eurozone est ingouvernable - avec un Eurogroupe fonctionnant par consensus à 16 - et n’est donc pas gouvernée. Dans un monde dont le centre de gravité économique se déplace vers l’Asie - non sans conséquences sérieuses pour le poids de l’UE et des USA dans la gouvernance globale - et face à la perspective d’une décennie de désendettement et donc de croissance lente, l’UE est exposée au risque d’inertie. Chacun comprendra que dans la guerre de mouvement qu’évoque la mondialisation, l’inertie n’est pas nécessairement la meilleure stratégie.

L’Europe doit donc s’intégrer davantage pour relever les trois défis - crise, climat et sécurité - qui, du fait de leur dimension mondiale, appellent des réponses, à commencer par l’eurozone. L’eurozone ne peut fonctionner que sur la base d’une unité complète, clé d’une triple souveraineté - monétaire, fiscale et financière - qui assure la cohérence de la gouvernance. Comment faire cheminer l’économie européenne entre déflation génératrice de chômage et inflation portant la menace d’un krach obligataire? Comment influencer le taux de change du dollar tellement important pour notre compétitivité? Comment éviter, dans l’attraction d’investissements étrangers, la course au moins-disant fiscal qui tarit l’alimentation des budgets publics et répartit injustement l’impôt entre capital et travail, entre grandes multinationales et PME? Comment se protéger du dumping social à l’intérieur de l’UE? Comment convaincre la Chine de transférer le moteur de sa croissance des exportations vers la demande intérieure et ainsi alléger la pression sur l’emploi et les salaires en Europe? Comment éviter que ce soit la capacité des Etats nationaux de renflouer les banques qui devienne le critère déterminant de la taille des banques dans chaque Etat?

Allons plus loin! Qui croit que l’on sauvera l’unité et l’ouverture, qui sont l’avers et le revers du marché unique, sans que l’eurozone, qui en est la clé de voute, gagne en gouvernance effective et en autonomie internationale? Mais n’oublions pas le poids - jusqu’ici virtuel - de l’UE dans le monde. Les rivalités des "Big Three"- France, Allemagne, Royaume-Uni - finissent par lasser les grands Etats continentaux avec lesquels nous prétendons nouer des partenariats stratégiques - les USA, la Chine, la Russie. Faute de cohésion et privée de l’autorité qui s’attache à une capacité de défense, l’UE apparait comme un géant économique handicapé et un nain géopolitique. Le prestige longtemps assuré par sa montée en puissance grâce à l’intégration désormais en panne, s’épuise. Le mythe d’une puissance civile normative ne résiste pas aux dures réalités d’un monde multipolaire. L’UE n’est pas sans influence, mais elle est sans puissance véritable.

La Belgique doit à nouveau apporter sa pierre à la construction européenne. Elle a trois raisons de le faire: l’importance de l’agenda européen pour résoudre ses propres problèmes internes, son passé européen prestigieux et enfin l’impact de sa présidence sur l’autorité morale d’Herman Van Rompuy. La Belgique peut faire beaucoup pour consolider la présidence permanente du Conseil européen. Mais une piètre performance belge affecterait le crédit de son titulaire. Y arrivera-t-elle? Dans une coalition trop large, reflet de l’atomisation de l’offre politique en Belgique, le Premier ministre porte une responsabilité très lourde. Il ne doit donc pas hésiter à exercer, avec l’aide du ministre des Affaires étrangères qui préside le Conseil des affaires générales, une coordination très étroite mais à partir d’un concept fédérateur fort. La triple souveraineté - monnaie, fiscalité et finance - de l’eurozone pourrait fournir le fil rouge d’une présidence belge ambitieuse pour l’Europe.

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Pierre Defraigne est Directeur général honoraire à la Commission européenne; directeur exécutif de la Fondation Madariaga- Collège d'Europe

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