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Religions
Qu’arrive-t-il à l’ Eglise ? Son discours ne passe plus
Philippe de Briey, Licencié en Philosophie et en Théologie. Conseil interdiocésain des laïcs
Mis en ligne le 09/03/2010
Qu’arrive-t-il à l’Eglise catholique aujourd'hui ?". Très bonne question qui est le thème de quatre conférences organisées par la faculté de théologie de l’UCL et la fondation "Sedes Sapientiae". Dans la 2e conférence, le 22 février, Isabelle de Gaulmyn, journaliste à La Croix, a relevé qu’un aspect de la crise actuelle est que le discours ecclésiastique "ne passe plus". Le pape et les évêques utilisent un jargon compliqué que la plupart des gens ne comprennent plus. Il faut aujourd'hui un langage simple et en prise sur l’actualité.
La journaliste déplorait par exemple le désintérêt presque total manifesté par la plupart des médias non catholiques pour le voyage du pape en Afrique l’an dernier. Alors que c’était une occasion exceptionnelle d’informer sur ce continent et cette Eglise, les médias se sont entièrement focalisés sur une petite phrase du pape à propos du préservatif Occasion manquée d’établir un peu plus de solidarité avec les Africains Un chrétien peut-il rester indifférent à de tels faits, qui illustrent le manque d’intérêt du monde contemporain pour l’Eglise ?
Il importe de s’interroger sur les causes de ces échecs de la communication. N’a-t-on pas trop tendance à expliquer ce désintérêt des médias par de la mauvaise volonté, voire de l’hostilité à l’égard de la religion (même si cela existe aussi) ? Peut-on attribuer cette indifférence uniquement au "relativisme" et au matérialisme, alors que le temps présent est marqué par une indéniable aspiration spirituelle et une recherche accrue de sens ? Comment se fait-il que beaucoup de nos contemporains ne trouvent plus dans l’Eglise une réponse adéquate à leur demande spirituelle ? La réponse à cette question est surement très complexe, mais je voudrais ici émettre l’idée qu’un des facteurs de cette crise pourrait être un fonctionnement ecclésial qui est dépassé parce qu’il remonte à des siècles qui ne connaissaient pas les principes démocratiques. J’en donnerai ici quelques exemples :
- La conception de l’unité de l’Eglise comme nécessitant une pensée unique et une pratique uniforme dans le monde entier n’empêche-t-elle pas de s’adapter suffisamment à la culture du pays ou du continent et de créer du nouveau en fonction des besoins spirituels locaux ? Un fait déploré par Isabelle de Gaulmyn est symptomatique de cette peur de tout conflit d’idées : les synodes se passent à huis clos et la presse n’en reçoit que de temps à autre un compte-rendu expurgé de tout désaccord. Comment la presse (et donc le monde) pourrait-elle s’y intéresser ?! Il y a donc le sentiment général d’un décalage de la hiérarchie par rapport au monde d’aujourd'hui. Mais n’est-ce pas inévitable, étant donné son manque de liberté par rapport à la curie romaine ?
- Les évêques sont nommés jusqu’à leurs 75 ans et le pape jusqu’à son décès. Cette pratique est-elle compatible avec le renouvèlement d’idées et de projets requis aujourd'hui dans un monde en rapide et constante évolution ? Les monastères bénédictins ont compris cela en n’élisant plus leurs Pères Abbés que pour un temps déterminé (avec possibilité de réélection). N’est-il pas temps de s’en inspirer et de secouer la tradition séculaire des mandats à vie ? Cela permettrait d’ailleurs de nommer parfois des évêques plus jeunes.
- Au niveau de Rome, c’est le pape qui, en dernier ressort, nomme à sa guise les évêques du monde entier et les cardinaux qui, à leur tour, éliront son successeur probablement de la même tendance... Ce fonctionnement qui remonte aux monarchies absolues n’est-il pas un facteur déterminant de la crise de crédibilité dans notre monde qui place les principes de démocratie et de participation créatrice parmi les valeurs essentielles et les conditions de la vitalité de toute institution ?
- Au niveau des diocèses, si l’on prend pour exemple le Conseil épiscopal de l’archevêché, on ne compte, parmi ses 14 membres, que deux laïcs pour les questions pratiques du temporel et du personnel. Sont-ce là les meilleures conditions pour la créativité et le renouvèlement des idées ? Ne faudrait-il pas plutôt travailler par région et par thème, en y invitant les laïcs concernés par le thème discuté ?
Le P. Charles Delhez, dans le "Dimanche" n° 8 du 21-2-10, rappelle que, dès les premiers temps chrétiens, pour le fonctionnement de leurs communautés, les croyants avaient une pratique tout à fait démocratique. Clément de Rome (vers 96) parle des pasteurs de la communauté établis avec "l’approbation de toute l’Eglise". La Didachè (vers 100) déclare : "Elisez-vous donc des évêques et des diacres dignes du Seigneur". La Tradition apostolique d’Hippolyte de Rome (vers 230) prévoit "qu'on ordonne comme évêque celui qui a été choisi par tout le peuple". Et Saint Léon le Grand (+461) estimait que "celui qui doit présider à tous doit être élu par tous".
"Y aurait-il là quelque chose à retrouver ?", s’interroge le P. Delhez. Et de citer cette phrase de la "Confession d’un cardinal" d’O. Le Gendre : "Une crise peut être niée au début. [ ] Elle atteint ensuite une telle intensité qu’il devient impossible de ne pas bouger. [ ] La réalité finit par s’imposer à la compréhension de tous. [ ] C’est seulement à ce moment-là que l’on se résout à prendre les décisions nécessaires".
Je citerai enfin le très lucide évêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet : "Le problème sans doute le plus grave est qu’il nous faut revoir le positionnement de notre Eglise dans le monde. [ ] On se rend compte que toute parole qui vient d’en haut, qui n’est pas engagée dans un dialogue, après avoir écouté et entendu l’autre, ne peut plus être une parole crédible. [...] Tant que l’Eglise va se contre-distinguer de ce monde, [ ]elle perd toute crédibilité. [...] Notre monde n’écoute que ce qui est prononcé à hauteur de visage d’homme. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on ne pourra pas être entendu, ni même compris. [ ] Aujourd’hui, on ne peut plus annoncer des choses qui passent pour définitives dans une posture sans aucune relation avec la situation prise dans son contexte humain concret. Sinon, cette déconnexion produit du rejet. [...] La crédibilité ne se retrouvera que par l’humilité. [ ] Il n’y a pas d’autres moyens que le partage de la fragilité humaine. C’est en devenant frères que les chrétiens deviennent crédibles " (20 mars 2009).
L’institution ecclésiastique, durant la chrétienté, s’est placée sur un piédestal de supériorité et même d’infaillibilité de sa "doctrine". N’est-ce pas là, en dernière analyse, la cause profonde du désintérêt ou du rejet vis-à-vis d’un enseignement qui se place, comme du haut d’une chaire de vérité, au-dessus de tout l’effort de recherche du monde contemporain ?
Isabelle de Gaulmyn émettait le souhait que les laïcs prennent davantage la parole. C’est bien à eux qu’il revient de traiter librement et courageusement des problèmes auxquels ils font face avec toute la richesse de leur expérience et d’oser témoigner publiquement de leurs convictions propres inspirées par l’Evangile en toute indépendance d’esprit. Certains pourraient faire, comme J.M. Javau, leur "coming out". N’est-il pas grand temps que les discours sur le sens cessent d’être réservés au quasi-monopole des clercs attitrés (par exemple à la TV) ? L’Eglise offrirait alors l’image d’une communauté vivante de femmes et d’hommes pleinement libres et responsables. Mais les autorise-t-on, mieux les pousse-t-on, suffisamment à s’exprimer en toute liberté ? "Ne vous faites pas appeler maitres, car vous n’avez qu’un seul Maitre" disait Jésus. (Mt 23,8)
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