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Chemins de traverse

Dans les pas d’Agatha

Xavier Zeegers, Chroniqueur

Mis en ligne le 17/03/2010

Itinéraire d’un touriste gâté sur le Nil en Egypte. Une opinion de Xavier Zeegers.

Selon l’Exode, les dix plaies d’Egypte sont autant de châtiments infligés par Dieu au pharaon qui ne voulut pas laisser sortir les Juifs. Pour le touriste débarquant, il suffit d’une minute pour trouver la onzième: le bakchich, mot clé pour une mendicité permanente, harcelante, et si envahissante qu’on peut la comparer aux calamités des plaies anciennes: sauterelles, taons, grenouilles ou moustiques. Elle n’est pas neuve. Dans son roman "Mort sur le Nil", publié en 1937, Agatha Christie décrivait déjà les entourloupes diverses pour siphonner les poches européennes; aujourd’hui ce sont des enfants sur une barque sommaire qui s’agrippent à notre felouque en chantant "Alouette, gentille alouette". Ritournelle qui pose une question sous-jacente: mais où va donc la manne colossale de ce fleuve en forme de corne d’abondance, s’il y a encore tant de pauvreté?

Notre guide apporte sa réponse. Pauvreté? Où cela? Ne me dérangez surtout pas avec une empathie excessive: "L’Egypte est un pays autosuffisant, personne n’y meurt de faim, le paysan se contente du nécessaire et ne stresse pas comme ces citadins modernes obsédés par la vitesse et le rendement. Au fond, les plus à plaindre sont les hyperactifs qui n’ont plus le temps de contempler le coucher de soleil devant leur porte. Certes, il y a douze millions de bouches à nourrir en plus chaque décennie, mais le pays est vaste, et tant que dix fonctionnaires feront le travail d’un seul, où est le problème?" Conception singulière du rôle de l’Etat régulateur, mais au diable la politique: l’Egypte s’illustre dans la CAN (*), youpi, yallah, on y va les chéris, suivez mon ombrelle jaune!

Pour être belle, l’Egypte l’est. Mais ses trésors étant liés à son histoire, mieux vaut l’assimiler avant de la gouter pleinement. Bien sûr, on a acheté tout ce qu’il faut avant. Et bien entendu, pas eu le temps de tout lire. Alors ces trous culturels sont notre douzième plaie car fini de rire comme à l’école avec Tout-en-carton, ou plus on Edfou plus on rit. Le potache est servi: c’est AménophisIV, époux de Néfertiti, qui prend le nom d’Akhenaton, quitte Thèbes, et troque le culte d’Amon pour Aton pendant 17 ans. Ensuite, marche arrière avec Toutankhamon qui restaure l’ancienne religion et laisse dans un oubli de 20 siècles les tombes de la vallée des Rois où campe un chercheur obstiné: Howard Carter.

A Louxor, où les bateaux sont amarrés côte à côte par rangées de cinq, le passeport restera à bord: "Chez nous, dit-on à l’accueil, on ne contrôle que les Egyptiens" Nouveaux décors: voici l’empreinte copte, romaine, musulmane et la trace de la France qui chaparda un des obélisques de Karnak, (Paris étant le receleur); et Philae, perle déposée sur un ilot. De tout cela, on conclut que nous ne sommes vraiment que des grains de sable enfouis dans le bac à sable du temps. Les guides sont incollables mais les attroupements si nombreux que les voix se chevauchent. Certains ont un micro, les clients étant pourvus d’une oreillette. C’est malin, mais peu convivial. Kom Ombo est une tour de Babel: on y entend l’allemand, l’anglais, le néerlandais ou le chinois, sortant parfaitement maitrisé de bouches arabes, ce qui donne tort à Yves Leterme: non, il n’y a pas de handicap mental empêchant d’apprendre une autre langue. Mais oui, c’est juste une question de motivation. Leur crainte n’est pas un dérapage syntaxique, mais celle, retenue, du terrorisme. Depuis la terrible attaque d’Hatchepsout en 1997, les bus filant vers Abou-Simbel sont escortés, et des policiers à la mitraillette ostentatoire entourent les sites.

La visite de ceux jadis menacés par la construction du barrage d’Assouan rend optimiste. On voit que les efforts colossaux faits par la communauté mondiale et les ouvriers locaux pour sauver tant de chefs-d’œuvre - pas tous, hélas - étaient totalement justifiés. Bravo l’Unesco! Il est d’autres lieux sans doute à protéger dans le monde, mais il se dit que le plus urgent est maintenant de sauver le site le plus précieux: la Planète bleue. Ce sera une autre affaire. Probablement encore plus difficile. Disparue, laissera-t-elle d’aussi éblouissantes traces? Et pour qui? Seul Amon le sait.

(*) Coupe d’Afrique des Nations, remportée par l’Egypte.

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