La Libre.be > Débats > Opinions > Article
Société
A + b = ... et le foulard
Thierry Demblon, Philosophe diplômé de l’ULB; laïque
Mis en ligne le 18/03/2010
Qu’y-a-t-il de commun aux deux parties de ce titre ? Rien, strictement rien, si ce n’est l’actualité : une enseignante a gagné récemment en appel, la Justice l’autorise à porter son foulard islamique pendant ses cours de mathématiques, et impose à son employeur de la réintégrer pour enseigner avec ce foulard. Aussitôt interrogés par notre radio publique, des responsables de tous les partis convenaient que cette décision était une atteinte au principe de neutralité de l’école publique en Communauté française, et qu’au besoin le décret sur sa neutralité devait être modifié. Comment ? Aucune piste n’était indiquée, le compte-rendu radiophonique indiquait bien, et je suis sûr de mon souvenir, que la Cour s’était référée à la Convention européenne des droits de l’homme, en considérant que "la liberté de pensée, et donc par conséquent la liberté d’expression d’opinions religieuses ou philosophiques, étaient le ciment des sociétés démocratiques". Donc comment serait-ce possible, puisqu’il y a bien une hiérarchie des normes juridiques.
On l’oublie souvent au nom du droit au progrès, nos sociétés politiques ont vécu douloureusement l’abandon forcé des vieilles traditions et langues régionales, le déclin des idéologies séculaires, des religions jugées salutaires et des superstitions soi-disant bienfaisantes, la fin des nationalismes fiers ou guerriers et aussi des militantismes doctrinaires. Tous, tous voulaient encadrer les destinées de chacun. Cela a été une terrible perte de repères, quand d’autres émergeaient.
Au siècle dernier, notre civilisation est entrée dans l’ère des démocraties ouvertes en recherche d’une collaboration mondiale après deux guerres horribles. Leurs effrois ont sans doute contribué à accélérer les changements d’alors : l’individu ou la personne a mieux émergé que jamais, aux yeux de tous et sur toute la planète. Mais nous ne sommes pas pour autant délivrés aujourd’hui des tentations d’adopter l’une ou l’autre pensée unique pour mieux nous, nous-mêmes et par d’autres, nous affirmer avec le secours de l’autorité. Il faut le reconnaitre, il y a eu une guerre de territoires, faite pied à pied, pour une laïcisation des institutions publiques et des mœurs. Certains la perpétuent. Mais est-elle encore pertinente dans nos sociétés multiculturelles parce qu’ouvertes et démocratiques, dans nos sociétés tolérantes parce que hétéroclites et égalitaires ?
Tout le débat sur le foulard à l’école peut se résumer à cette question légitime, dont chaque mot a son poids. Les valeurs d’hier ne peuvent pas avoir exactement les mêmes ancrages qu’hier. D’autres questions sont à poser, et les plus anecdotiques sont pertinentes en matière de mœurs des uns et des autres, si l’on veut bien quitter la sphère parfaite des grands principes qui sont justifiés l’un par l’autre, loin de la réalité.
Comment, par exemple, comprendre que la majorité des familles musulmanes ont envoyé leurs filles dans les écoles catholiques parce qu’elles pouvaient y porter le voile ? Répondre par ce motif est tenter de refuser l’évidence : ces familles ont fui ces lieux d’intolérance que sont devenues les écoles dites neutres ! Nous vivons une crise de valeurs parce que de nouveaux individus veulent émerger et contribuer au ciment des groupes de nos sociétés politiques.
Il est urgent, en fait, de réexaminer d’abord nos conceptions des espaces publics, qui doivent être définis et désignés comme immatériels : vous pouvez refuser d’être photographiés dans la rue au nom du respect de la vie privée, et vous ne pouvez pas, dans votre logement privé, tabasser votre femme ou votre homme ! Il faut aussi bien sûr parler pédagogie. Est-il sérieux d’exclure les signes religieux de l’école alors que l’école publique s’est résolue à accueillir des cours de religions dans ses murs ? Est-ce cohérent avec l’apprentissage de la tolérance des convictions religieuses et philosophiques, qui est une pierre d’angle, imposée par l’autorité, de tous les projets pédagogiques des écoles subsidiées ou publiques, et devrait être un objectif transversal à toutes les matières ?
Nos sociétés démocratiques, mais aussi les groupes d’écoliers, ont déjà comme ciment l’exercice de libertés individuelles, parce qu’une cohésion sociale résulte du respect des mœurs et des opinions, non pas du seul respect interindividuel dans les dialogues, non pas du seul respect légal par certains droits, mais du respect véritablement social, càd le respect des manifestations qu’ils choisissent dans des lieux partagés. Là, où les libertés individuelles sont niées, le ciment horizontal est remplacé par une froide autorité verticale.
Osons, et personnellement je suis enseignant, professeur de morale, et laïque, osons ensemble espérer l’abandon de cette pensée unique, arbitraire et injuste, d’une purification des écoles et bâtiments publics. Elle est devenue indigne de la laïcité intégrée à notre temps et en accord avec nos sentiments d’accueil chaleureux. Elle est aussi indigne des responsables du progrès social et culturel vers une société pluraliste plus tolérante, parce que plus respectueuse des boulevards comme des sentiers particuliers sur lesquels nous cheminons tous pour y vivre nos singularités inéluctables, et depuis notre plus jeune âge. NB : le paragraphe qui suit peut être supprimé, soit 248 signes.
Qu’on ne nous dise pas qu’il faut d’abord enseigner l’idée du respect des signes religieux dans la société au sein des écoles, avant de voir adopter ce respect dans les classes et cours d’école ! Ce ne serait que lâcheté, hypocrisie et démission ! Et les excès de ceux qui imposent le foulard, ne seront pas tolérés dans les écoles, si et seulement si les écoles poursuivent l’émancipation de chaque élève hors des pensées toutes faites, car on ne transforme que les réalités que l’on constate devant soi, on ne met en question que les comportements véritablement observés ici et maintenant ! Et on peut alors constater sa propre efficacité pédagogique.
Les enfants sont l’avenir de nos sociétés, ils doivent en éprouver la réalité, parfois rude et pénible, pendant toute leur scolarité. Les faire vivre dans une zone neutre est une protection qui cache trop mal l’hypocrisie des réticences envers les changements sociétaux récents vers encore plus de pluralisme et de diversité de toutes sortes, qui transforment le ciment de tous les groupes de nos sociétés. Tel est l’humanisme aujourd’hui. Et qu’hier meure pour que de nouveaux repères nous apportent leurs lumières ! Pour que de nouveaux individus émergent, comme hier mais autrement. Et à Londres, roulent des bus conduits par des chauffeurs enturbannés. Et alors il y a quand même pas de rapport entre un bus et un turban.
Cet article génère un nombre très important de commentaires qui doivent être tous revus en raison du sujet abordé. Il ne nous est matériellement pas possible d’assumer cette charge additionnelle. En conséquence, cet article ne sera pas ouvert aux commentaires. Veuillez nous en excuser. Merci de votre compréhension. La modération.
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...