Opinions

Une opinion de Nora Seni, professeure à l'Institut français de géopolitique, Université Paris-VIII (1).



Dans son dernier livre, l’écrivaine et opposante turque décrit l’oppression et la prison. Elle établit aussi un parallèle entre le déni autour du génocide arménien en Turquie, Auschwitz et la destruction de villes kurdes.


"Cinq heures du matin, le train qui roule vers Auschwitz est plein à craquer des condamnés de la mémoire. Les cheveux des femmes mortes, tondues avant d’être brûlées dans les fours, l’oreille mutilée de Bünyamin retrouvée dans une poubelle à Cizre, les anneaux de l’enfer, insatiables, plus tortueux que la vie humaine…"

Asli Erdogan, écrivaine, figure emblématique de l’insoumission à la dictature turque fait résonner dans son dernier ouvrage, "Le Silence même n’est plus à toi" (2), le martyre des villes kurdes de Turquie, de Cizre, de Varto, avec l’évocation des camps de destruction des Juifs d’Europe. Cette évocation est tout sauf banale ou attendue. Elle est surprenante non parce qu’elle contrevient aux règles formulées par Lanzmann qui veille au maintien de l’unicité de la Shoah, mais parce qu’il est exceptionnel de rencontrer dans le paysage littéraire turc une quelconque référence à l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.

Cette absence flagrante caractérise autant la littérature, les arts, le théâtre, la peinture que le monde des idées dans son ensemble. Il apparaît que, n’ayant pas participé à la Seconde Guerre mondiale, la Turquie s’est épargné les questions existentielles que la découverte des camps a soulevées en Europe. Bien que concernée elle-même par l’éradication des Arméniens d’Anatolie et les persécutions des Alévis (chiites), elle n’a guère été touchée par le doute fondamental qui a ébranlé la civilisation occidentale sur sa propre nature, son humanité. Elle ne s’est pas associée à l’effroi et aux révulsions qui ont travaillé les consciences avec leur lot de dénégations, suivies, longtemps plus tard, de politiques dites mémorielles, de la reconnaissance des responsabilités des Etats, de demandes de pardon, de poses de stèles, de création de musées, d’inventions de pédagogies adaptées aux jeunes.

Altérités menaçantes

Alors que l’obsession d’une paix solide et pérenne a conduit pendant des décennies les gestes et décisions des pays occidentaux dans l’après-Seconde Guerre mondiale, induisant la fondation des plus importantes institutions qui encadrent nos vies, c’est une tout autre obsession qui inspirait les politiques et la pensée turques : le souci de l’homogénéité ethnique religieuse, l’ambition d’une population composée quasi exclusivement de Turcs musulmans sunnites. Héritée des dernières décennies de l’Empire ottoman qui a perdu tout au long du XIXe siècle tous les territoires où l’élément turc-musulman n’était pas majoritaire, cette obsession a continué d’imprégner l’ADN de la Turquie républicaine, entravant la démocratie, s’imposant aux mentalités, fabricant des altérités menaçantes.

Avec ses artistes, ses intellectuels et ses figures politiques, la Turquie a traversé les 70 années qui la séparent de la Seconde Guerre mondiale sans être saisie par le vertige de ce que l’homme peut faire à l’homme, par la vision des corps suppliciés, réduits en cendres. Ce qui la sépare de l’Europe, c’est de ne pas soumettre toutes les options politiques du pays au choix de la paix, de ne pas privilégier la démocratie comme régime le mieux capable de maintenir cette paix et la cohésion sociale.

La question des camps

En cela, les intellectuels progressistes ou de gauche n’ont pas, en temps voulu, joué leur rôle d’avant-garde, de vigile. Ils se sont maintenus à une place de conseiller du prince, ne pouvant s’économiser la fierté de faire partie de la majorité. Le monde éditorial turc, si diversifié et riche par ailleurs, et qui a été si prompt à traduire les ouvrages de la "French thought", de Foucault à Deleuze, ne s’est guère encombré de livres d’histoire ou de philosophie se rapportant à l’Holocauste. Pas de cursus universitaire non plus incluant l’analyse de la montée du nazisme, du fascisme. Pas de processus mémoriel, pas de participation aux commémorations internationales jusqu’aux années 2000. Bien entendu, la crainte de devoir se confronter à la question du génocide arménien est un des moteurs de cette "indifférence". Le conflit israélo-palestinien n’a rien arrangé.

Identifiant les juifs du monde entier à Israël, ils ont sélectionné dans ce conflit les arguments qui les rendaient indifférents aux massacres sur les ruines desquels l’Europe s’est reconstituée. Ce couvercle posé sur les mémoires des terres turques a pétrifié la pensée, jusqu’à stériliser la sensibilité des intellectuels. Ceux-ci ont su tout conceptualiser, du marxisme jusqu’au libéralisme le plus thatchérien, ils ont même reconnu le caractère génocidaire des massacres arméniens, mais se sont abstenus d’attention, d’émotion quant au nazisme et à son pivot, l’antisémitisme. Ainsi n’ont-ils pas su reconnaître les signaux du totalitarisme que faisait clignoter dès le début des années 2010 Recep Tayyip Erdogan. Il figure en bonne place aujourd’hui parmi les autocrates de notre monde tandis qu’Asli Erdogan semble assez seule lorsqu’elle interroge sa capacité à intégrer la question des camps dans son écriture.

"Si elle se risque à pénétrer dans les camps de concentration où les condamnés furent pendus aux portes décorées et rehaussées de maximes, elle pressent qu’elle n’en ressortira plus." Et quelques lignes plus loin, ayant parlé de la "grande catastrophe" des Arméniens, elle conclut : "Nous vieillissons pour oublier […] et oublions sans cesse que ces cadavres, nous les portons en nous."


→ (1) Nora Seni est l’auteure de "A qui sert la Turquie en Europe", dans la revue Hérodote (février 2017).
→ (2) Cet ouvrage a été publié en janvier par Actes Sud en France, au lendemain de la mise en liberté conditionnelle de l’auteur. C’est un recueil des chroniques écrites pour Özgün Güden, quotidien soutenant les revendications kurdes et dont la justice turque a ordonné la fermeture et l’arrestation des collaborateurs pour "appartenance à une organisation terroriste".
Cette opinion est parue le 21 février dans "Libération". Les intertitres sont de la rédaction.