Opinions Dire, pour partager avec mes coreligionnaires musulmans la nécessité d’un sursaut commun. Pour nous réapproprier le champ de la pensée et des discours confisqués par quelques illuminés sur la toile ou dans le sable syrien. Une opinion de Farid El Asri -Directeur d’emridNetwork (European Muslim Research on Islamic Development).

L’effroi et la fermeté dans la condamnation d’un acte odieux, telle est l’immédiate réaction et le ressenti amer du moment. Une profonde pensée aux victimes, à leurs familles et un hommage à celles et ceux qui œuvrent au chevet des blessés.

Nous pensons à nos amis, aux collègues et à tous les Parisiens.

Le plus souvent, à l’instar de nombreux amis, c’est le silence d’indignés qui semble parler le mieux dans ces moments. Comment commenter l’indicible en effet et comment se rendre audible dans le retentissement encore assourdissant des armes portées par une poignée d’hommes déterminés ? Le fait que les terroristes lâches semblent musulmans, ceci ne rajoute que plus de colère à notre désarroi. Ces vengeurs pour une cause sans sens se sont ainsi déchaînés à l’arme lourde sur des innocents sans identités prédéfinies.

Ils semblent avoir vociféré : "Dieu est Grand" . Dieu est effectivement bien plus grand que leurs actes criminels portés sur des innocents. Nous l’avions déjà rappelé lors d’une conférence interreligieuse à Paris, et ce au lendemain des événements de Charlie Hebdo. Le but visé était de produire le plus de morts et sans considération aucune pour le profil des victimes. Mais qui sont donc ces êtres qui travestissent tous les principes de notre foi, animés par une théologie de l’apocalypse et une stratégie du chaos ?

Aussi, je me suis murmuré en boucle cette nuit le verset coranique stipulant que celui qui tue une âme équivaut au meurtre de toute l’humanité et celui qui en sauve une sauve toute l’humanité. J’ai peut-être eu inconsciemment le besoin de me rappeler l’étrangeté des criminels par rapport à tout ce qui m’anime comme principes coraniques. C’est ainsi que la plume reprend tout son sens ce matin. Dire, dans l’urgence, pour faire face au fait que l’extrême peut ouvrir la voie à d’autres extrêmes. Car le risque est grand de faire partir en éclats l’échiquier de la diversité qui fait le ciment de notre société. Rester donc sur le terrain pour rappeler encore et encore, à tous, l’évidente distinction entre le terrorisme aux fins géostratégiques ou idéologiques et l’islam, et que le basculement facile dans l’essentialisation et l’amalgame équivaut à faire le jeu des radicaux sanguinaires.

La conscience de notre impuissance ne nous épargne donc pas la nécessité de dire. Dire, pour ne pas se laisser pétrir par le climat de peur que ces terroristes tentent de jeter sur nos sociétés. Dire, pour scander le fait que nous n’avons pas peur. Dire, pour rappeler que nous sommes musulmans et que ces actes nous sont radicalement étrangers. Dire, pour partager avec mes coreligionnaires musulmans la nécessité d’un sursaut commun pour nous réapproprier le champ de la pensée et des discours confisqués par quelques illuminés sur la toile ou dans le sable syrien. Il ne s’agit pas de se démarquer en se justifiant, mais bien d’accompagner notre société dans une compassion citoyenne et avec une responsabilité de croyants. Dire, pour faire œuvre de pédagogie dans la connaissance mutuelle et dans un dialogue fort. Dire, pour marteler que Dieu est du côté de la justice et des innocents et non du côté de théologiens de la kalachnikov. Dire tout ceci en vérité, en fraternité, en confiance et dans la compassion. Tous, nous demeurerons un rempart à la haine et, si nous sommes affligés aujourd’hui, rien ne pourra jamais ébranler nos convictions et nos chantiers de dialogue en construction.

Nous sommes encore atterrés et plongés dans la quasi-incrédulité, mais nous résisterons avec force et détermination et nous continuerons à faire front commun contre tous les crimes aveugles, ici à Paris où partout ailleurs sur la planète.


-> www.emridnetwork.org