Opinions Une opinion de Malika Madi, écrivain, conférencière et dramaturge*.


Dans la mythologie grecque, Sisyphe, pour avoir osé défier les dieux, fut condamné à pousser jusqu’à la cime d’une colline un rocher qui n’avait de cesse de retomber à deux doigts du sommet.

Sisyphe, c’est vous, c’est moi. Sisyphe s’incarne aujourd’hui dans tous ceux qui œuvrent à la création de ponts et de dialogues entre les différentes communautés qui composent notre paysage sociétal et qui, à chaque étape franchie, à chaque élan pour faire grimper la pierre, doivent se résigner à regarder le rocher retomber dans un bruit assourdissant, dans une tempête de poussière.

C’est par Zeus que Sisyphe fut condamné. Qui nous punit, nous ?

Tant d’énergie vouée à l’échec ?

Qui est cette force obscure qui nous oblige à déployer tant d’efforts pour une tâche que nous savons vouée à l’échec ? Sans remise en question, sans mise en perspective, sans redistribution des cartes.

Sisyphe est l’un des personnages de la mythologie que l’on gratifie de l’intelligence la plus fine et la plus rusée. Beaucoup d’entre nous le sont mais nous sommes incapables de cesser de nous obstiner à faire gravir ce rocher que nous savons inéluctablement condamné à redescendre. Faut-il continuer à asséner la richesse et la réussite de la multiculturalité telle qu’elle est connue aujourd’hui sans la requestionner, la réinventer, pour éviter qu’elle ne se fissure un peu plus dès qu’un acte terroriste est perpétré ?

Comment commenter en classe ?

Malgré tout, les Sisyphe que nous sommes gardent l’espoir et se questionnent sur la meilleure manière de poursuivre inlassablement sur la même voie.

La rentrée des classes se profile. Dans quelques jours, nos jeunes reprendront les cours. Ils retrouveront leurs professeurs, leurs amis, leurs habitudes. Dans quelques jours, l’actualité qu’il faudra commenter en classe sera une fois de plus intimement liée à la nouvelle folie terroriste.

Et c’est ici qu’il est bon de se dire que la multiculturalité dans le monde occidental est mise à mal, voire en danger de mort. Peut-être entendez-vous déjà ceux qui ricanent dans leur barbe en murmurant " Nous vous l’avions dit. Avoir offert un espace de vie aux cultures multiples, sans balise ni droit de regard (à l’image de la Grande-Bretagne et de son relativisme culturel à outrance) est un poison qui tue à petit feu notre Occident millénaire."

Questions, méfiance et racisme

Le château de cartes qu’ont bâti les hommes et les femmes de la première génération de l’immigration s’effrite à chaque attaque terroriste.

Le terrorisme réduit jour après jour l’empathie d’une communauté envers une autre. Le terrorisme fait naître du racisme chez ceux qui n’en étaient pas affligés. De la méfiance chez celui avec qui on descend notre poubelle ou celle avec qui nous bavardons le matin face à la machine à café.

Le terrorisme déclenche dans le regard de certains un questionnement envers d’autres qui baissent les yeux en guise de réponse. Il y a ces perpétuelles explications que nous (enseignants, artistes, éducateurs, responsables politiques…) proposons.

Qui sont ces jeunes ?

Nous annonçons que ce sont des paumés, des faux musulmans, des gamins asociaux, sans famille, sans valeurs, sans morale, sans repères, sans ambitions. Regardons pour une fois la réalité en face si nous voulons voir un jour le rocher basculer définitivement de l’autre côté. Tous ne sont pas le fruit de ces affirmations.

Qui sont ces jeunes qui ont choisi de donner la mort car ils n’auraient pas trouvé leur place dans notre société ? D’aucuns observent qu’avec le djihad, ils se sont trouvé une patrie de substitution. L’essayiste Guillaume Bigot a une vision originale : "Si nos dirigeants expliquent que la France (mais cela est valable dans une grande partie de l’Europe) est un petit pays fichu, comment voulez-vous que les enfants de l’immigration deviennent plus patriotes que nos élus ?"

C’est clair, c’est limpide. Aucun modèle n’a fonctionné puisqu’ils tuent de Berlin à Paris, de Bruxelles à Barcelone. Aucune méthode n’a permis d’éviter l’enrôlement de certains de nos jeunes dans l’islamisme et le terrorisme. Nous avons cru, naïvement, que les accommodements raisonnables pouvaient apaiser notre société mais force est de constater que c’est faux, elle est plus fracturée que jamais.

Dans quelques jours, je reprends mes conférences à travers les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Face aux jeunes d’aujourd’hui qui sont les adultes de demain, je vais une fois de plus tenter d’expliquer la complexité de l’identité à construire lorsqu’une part d’Orient et d’Occident nous habite.

Mais pour avancer, pousser une dernière fois la pierre des souffrances identitaires, soyons unis pour défendre la notion de patrie, socle unique et commun. Nous pouvons le faire. Nous devons le faire.


→ * Auteure notamment de "Nuit d’encre pour Farah" et de "Les Silences de Médéa".