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Une opinion d'Olivier Auroy, Directeur Général de la société de conseil en marketing créatif Kantar Added Value et écrivain*.


La génération X (ces hommes et ces femmes nés entre 1965 et 1980) est en train d’imploser. Les "X-Tension" sont entrés dans la deuxième partie de leur existence et paniquent. Gare aux effets collatéraux !


Il s’appelle Eric. Il est proche de la cinquantaine. En septembre dernier, il a fait un méchant burn-out dans l’entreprise où il pensait légitimement finir sa carrière. Il sera remplacé par un millennial, un jeune cadre formaté pour conduire la transformation digitale réclamée par sa direction. Eric accuse le coup et pourtant, son licenciement lui apporte un certain soulagement. Car il a d’autres idées en tête. Il entend réaliser ses rêves d’étudiant, lui, le digne représentant de la génération X. Eric n’est pas un cas isolé. Ils sont des centaines, chaque mois, à tout remettre en question.

Avant qu’il ne soit trop tard

C’est l’écrivain Douglas Coupland qui, le premier, a décrit la désormais célèbre génération X. Elle a rejeté le modèle de ses parents (la génération W, issue du baby-boom) leur fidélité à l’entreprise, leurs plans d’épargne, leurs raisonnements figés dans la guerre froide et leurs grandes certitudes forgées dans les trente glorieuses. De toute façon, avec des calamités comme la fin du plein-emploi et l’apparition du sida, l’humeur n’était pas à l’optimisme.

Les enfants de la génération X appartiennent à la génération Y ou Z, ces fameux millennials qui aiguisent l’appétit des spécialistes du marketing et déboussolent les DRH. Leurs enfants ? La génération X les regarde avec envie. Ils approuvent leurs révoltes. Ils se disent qu’ils ont raison, que le travail, ce n’est pas tout, qu’il faut vivre, coûte que coûte, avant qu’il ne soit trop tard.

Car il est peut-être déjà trop tard. La génération X est entrée dans la deuxième moitié de son existence et elle panique. La crise des quarante ans est remplacée par la crise des cinquante. La crise du milieu de vie a pris dix ans parce que l’espérance de vie a augmenté. Comme l’a souligné le psychologue Elliott Jacques, "la crise du milieu de vie, c’est quand on prend conscience de sa mortalité". Alors la génération X se rebiffe, Elle refuse tout fatalisme. Oui, il y a une vie après la cinquantaine. Le récent film "Aurore" avec Agnès Jaoui est l’un des nombreux exemples illustrant ce phénomène de société, le grand questionnement de la génération X et déclarons-le : l’avènement de la génération X-Tension.

La révolte des X-Tension

Les X-Tension n’ont plus peur de bouleverser leur vie. Ils ne supportent plus d’appartenir à des modèles, de suivre des conventions. Ils ont soufflé, comme leurs enfants, le vent de changement incarné par des Macron ou des Mélenchon au moment des élections. Sans doute parce qu’ils incarnaient - à tort ou à raison - un renouveau.

Les indices de leur révolte sont partout. J’en veux pour preuve le succès du roman de Luke Rhinehart, "L’homme-Dé". De quoi s’agit-il ? D’un psychologue de New York qui, un jour d’ennui, décide de programmer le reste de son après-midi sur un coup de dé. Ça donne plus ou moins ça : un, je retourne au travail. Deux, je vais à la séance de cinéma de 15h. Trois, je range le grenier. Quatre, je vais chercher ma fille à l’école pour lui faire une surprise. Cinq, je vais me saouler dans un bar voisin. Six, je vais retrouver mon amour de jeunesse à 400 kilomètres de là. Le héros du livre roule le dé. Ça tombe sur six et sa vie s’en trouve chamboulée.

A la fin du livre, le psychologue doit se justifier devant ses collègues praticiens, furieux - car il joue aux dés la thérapie de ses patients. Voici ce qu’il leur explique : "Dans les sociétés stables, cohérentes, l’étroitesse de la personnalité avait une valeur. On pouvait se réaliser avec un seul moi. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Dans une société multivalente, seule une personnalité multiple peut faire l’affaire. Nous avons chacun une centaine de moi réprimés; nous avons beau fouler à toute force le sentier étroit de notre personnalité, nous ne parvenons jamais à oublier que notre plus profond désir est d’être multiple, de jouer plusieurs rôles différents."

© Vincent Dubois

Faits pour vivre plusieurs vies

Nous sommes conditionnés dès notre plus jeune âge (école-collège-lycée-université-carrière-mariage-enfants-retraite-cimetière). C’est insensé, dit le psychologue dépeint par Luke Reinhardt. Nous sommes faits pour être multiples, pour vivre plusieurs vies. Ce livre, écrit dans les années 70, est prémonitoire. Il n’y a jamais eu autant de familles recomposées, de sites de libertinage, d’invitation à l’épanouissement personnel, d’encouragement à l’entreprise individuelle (partage salarial, auto-entrepreneuriat, freelance), de promotion du fameux slashing (le cumul de plusieurs activités), de désir d’expatriation. Partout, on fustige le bullshit job (le "métier à la c..") et quand les psys demandent aux adultérins pourquoi ils ont trompé leurs conjoints, ils répondent unanimement : "Je voulais me sentir vivant, à nouveau." C’est un fait, 79 % des Français veulent changer de vie, et la génération X-Tension mène la danse.

Les X-Tension représentent-ils une menace ? Plutôt une force. Ils vont porter les mouvements demandés par leurs enfants. Pourquoi ? Parce que la marche actuelle du monde les consterne. Ils ont célébré la chute du mur de Berlin : ils ne s’attendaient pas à ce qu’on s’entoure de barricades. Ils ont porté l’adoption de la monnaie unique : ils ne s’attendaient pas à ce qu’on questionne l’Europe. Ils ont vu tomber les dictateurs : ils ne s’attendaient pas à ce que le populisme prolifère. Ils ont rêvé d’un monde où les cultures se rencontreraient plus facilement : malgré les nouvelles technologies, la haine de l’autre grandit. Bref, ils rejettent le monde qui se dessine, avec moins de fougue que dans leur jeunesse, mais avec la détermination de ceux qui ont suffisamment vécu pour savoir que leur cause est juste.

Pourtant, ce sont d’autres générations qui concentrent toutes les attentions : les millennials et le troisième âge. Les premiers parce qu’ils incarnent l’avenir. Les seconds parce qu’ils représentent un pourcentage non négligeable de la population (les plus de 65 ans représentent 19 % de la population française selon l’INSEE).

La génération X-Tension est coincée entre les deux, tiraillée, frustrée, bouillonnante. Il n’est pas rare, d’ailleurs, qu’elle ait la charge des générations qui les encadrent. Ce quinquagénaire témoigne : "Mon fils n’a pas de travail. Il reste à la maison. Mon père est malade, je passe tous mes week-ends à l’hôpital. Résultat ? Je n’ai plus de temps pour moi. Je n’en peux plus."

Un quart de la population

L’implosion a déjà commencé. La génération X-Tension a les moyens de ses envies, et elle est de plus en plus rétive aux compromis. Rappelons que la génération X-Tension représente un quart de la population et un tiers des ressources. Marques et médias commencent seulement à le réaliser. La génération X-Tension finance les choix des Y et des Z. La génération X-Tension accompagne les W. Mais surtout, la génération X-Tension veut réaliser ses rêves, jusqu’aux plus fous.

Une inquiétante révolution pour certains, une aubaine pour d’autres. L’émancipation de la génération X-Tension va confirmer des tendances de fond, avec une accélération de la diversification professionnelle, une explosion des loisirs associés à l’expression individuelle et un accroissement des foyers monoparentaux. Tous les secteurs d’activité associés à ces tendances seront les grands gagnants des deux prochaines décennies.

Le dernier romain d'Olivier Auroy, "Au nom d’Alexandre", est paru aux Editions Intervalles.

Titre original de ce texte: "Attention, génération X-Tension !"