Au-delà de "L’Innocence des musulmans"

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Opinions

Une opinion de Bichara Khader, professeur à l’UCL

Un débat houleux oppose, en France et en Europe, les historiens médiévistes, à propos de la contribution de l’islam à la Renaissance européenne. Et cela dans l’indifférence quasi-totale des médias arabes et musulmans. Certes la question est ancienne, mais elle a pris, récemment, une tournure extrêmement polémique et tourne à la confrontation entre deux manières de considérer le rapport de l’Occident à l’islam.

A l’origine de la confrontation, la publication en 2008, en France, d’un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, intitulé "Aristote au Mont Saint Michel". A priori, le titre est racoleur certes, mais pas anti-musulman. Mais il faut se détromper : sous couvert d’une recherche historique irréprochable, ce livre est à l’histoire ce que l’œuvre de Samuel Huntington, fondée sur le choc des civilisations, a été à la géopolitique : le visage savant - on peut même dire - le virage savant de l’islamophobie.

Résumons donc cette nouvelle thèse. Gouguenheim veut en finir avec la doxa sur le fameux rôle des Arabes et des musulmans dans la transmission du savoir grec à l’Occident chrétien. Les musulmans, pour lui, n’ont rien transmis : les traducteurs d’Aristote et de Platon ont été des chrétiens arabes et non des musulmans. Mieux encore, ce serait un moine, appelé Jacques de Venise, qui a vécu au Mont Saint Michel entre 1127 et 1150 qui aurait traduit les œuvres grecques classiques. Il en arrive à postuler l’européanité intrinsèque de la science à travers les racines grecques de l’Europe. Ce qui, par ricochet, exclut le monde islamique de la modernité, au motif d’une incapacité foncière à s’assimiler les valeurs rationnelles.

Cette tendance à vouloir prouver, à tout prix, le destin particulier et singulier de l’Europe et ses racines grecques, est ancienne. La lecture du "Prince" de Machiavel est à cet égard éclairante. En s’appropriant l’héritage hellénique, la Renaissance renoue avec l’Antiquité classique gréco-romaine mettant en place la perception d’une continuité historique coupée par le "trou noir" qu’est le Moyen-âge. Ainsi en renouant avec le héritage hellénique, selon la filiation Grèce Antique-Rome-Europe féodale puis capitaliste, la thèse eurocentriste arrache la Grèce au milieu au sein duquel elle s’est déployée, l’Orient, pour annexer arbitrairement l’hellénisme à l’européanité.

L’annexion de la Grèce Antique à l’Europe décrétée par les penseurs de la Renaissance et plus tard par Byron et Victor Hugo (rappelez-vous son "enfant grec") et tout le XIXe siècle, préfigure la coupure arbitraire Nord-Sud en Méditerranée, coupure suggérée comme permanente, allant de soi, inscrite dans la géographie, l’histoire et la culture.

L’héllénomanie est donc ancienne. Pourquoi donc le livre de Sylvain Gougenheim, qui s’inscrit dans la lignée des héllénomènes, a-t-il soulevé une telle tempête médiatique ? C’est moins à cause de la personnalité de son auteur, un historien enseignant à Lyon, qu’en raison du fait qu’il donne des arguments supposés savants à tous les islamophobes de tout poil. Non seulement il est de bon ton de mépriser tout ce qui est arabe et musulman, dans le présent, mais aussi il convient d’en finir avec la thèse selon laquelle les arabes et les musulmans aient apporté quoi ce soit de positif, dans le passé. C’est précisément ce que veut montrer Sylvain Gouguenheim.

L’Europe peut désormais dormir rassurée : elle ne doit plus rien aux Arabes et aux musulmans : " Ce sont des intellectuels européens qui ont, avant les Arabes, traduit les auteurs grecs, notamment au Mont Saint-Michel."

Refoulés dans l’imaginaire collectif occidental comme "l’altérité absolue", selon la dichotomie en vogue "Eux et Nous", voici les Arabes et les musulmans refoulés de l’histoire et de la mémoire. L’Europe retrouve enfin, respirent de soulagement les islamophobes, ses racines chrétiennes et grecques, grâce à un historien solitaire qui a osé s’attaquer aux "idées reçues", ébranler les vérités établies et déranger le mandarinat des historiens confirmés qui, je cite, "préfèrent les positions intellectuellement confortables aux positions intellectuellement vraies ". En somme pour les encenseurs de Gouguenheim, la vérité intellectuelle c’est lui. Les autres historiens médiévistes qui, eux, se sont attachés à démontrer l’apport de l’islam à la Renaissance européenne, seraient des imposteurs qui pratiquent une sorte de " police de le pensée " ("Le Figaro", 15 juillet 2008) teintée " d’islamophilie délirante ".

Rarement un livre aura déchaîné tant de passions. Cela s’expliquerait à la lumière du contexte : nous sommes en pleine décennie de l’après 11 septembre, en pleine discussion sur l’intégration des immigrés, en plein débat sur l’apport positif de la colonisation, en pleine interrogation sur l’identité de l’Europe, en pleine crise économique. Le livre de Gouguenheim apporte de l’eau au moulin des critiques de l’islam et des Arabes, légitime le débat sur la supériorité intrinsèque de la civilisation occidentale sur toutes les autres, et confirme les racines gréco-romaines et chrétiennes de l’Europe. Il y a dans le livre de Gouguenheim une simplification qui est dans l’air du temps : elle opposerait bloc contre bloc : l’Europe, la chrétienté, l’islam, comme s’ils étaient non seulement universellement et éternellement identiques à eux-mêmes, mais disjoints depuis le début. Cette simplification conduit naturellement à des " considérations essentialistes " sur deux civilisations qui, durant le Moyen Age se firent face : "L’une, l’Europe, combinant l’héritage grec, le message des évangiles, la rationalité et l’esprit scientifique, et l’autre, l’Islam, étant fille du Livre de Dieu, du Livre incréé" : entendez par là : incapable de rationalité, et fermé à l’esprit scientifique. Bref un Occident de la paix et un Islam de l’épée.

On devine le caractère intellectuellement aberrant et politiquement dangereux de tels postulats. En somme, semblent suggérer Gouguenheim et ses thuriféraires, si les Arabes n’avaient pas existé, rien ou presque, n’aurait changé au devenir culturel de l’Europe. Certes l’apport des penseurs, philosophes, scientifiques arabes n’est pas totalement gommé, mais il est mis à sa juste place : c’est-à-dire à la marge. C’est cette islamophobie savante que dénonce un ouvrage récent intitulé : "Les Grecs, les Arabes et nous : enquête sur l’islamophobie savante" (éditions Fayard, 2009). Ce dernier ouvrage vient remettre les pendules à l’heure et rappeler que la science n’est pas européenne, elle est métisse et qu’elle ne se crée et ne se développe que via ses métissages successifs et que, par conséquent, le même appétit de savoir, la même curiosité, la même rationalité transcendent les époques, les frontières, les langues et les religions. Tout le reste est bavardage et baliverne.

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