Opinions

La France des banlieues est secouée par des violences à divers égards inédites depuis plus de deux semaines. Inédites d'abord par leur intensité. La violence n'est pas rare dans certaines banlieues françaises, mais elle n'avait jamais atteint de tels sommets dans la déprédation matérielle. Inédites ensuite par leur ampleur. En effet, jusqu'à présent plus de 200 quartiers ont été touchés à des degrés divers dans toute la France. On n'est bien loi des échauffourées des années 80 qui restaient confinées localement. Inédites aussi par l'âge des acteurs engagés. En effet, la proportion de très jeunes adolescents ou de «vieux enfants» de 12 à 14 ans semble particulièrement élevée. Inédite encore par l'escalade dans la réponse gouvernementale essentiellement répressive et sécuritaire envoyant sur le terrain un nombre de policiers et de gendarmes très élevés, autorisant le couvre-feu dans l'espoir de rétablir l'ordre au plus tôt et réinstaurant de facto la double peine pour les étrangers. Inédites enfin par la couverture médiatique internationale et les préoccupations de «contagion» qui ont émergé de Bruxelles, à Berlin, à Londres et ailleurs.

Finalement, seuls les commentaires, les analyses et les explications de ce qui se passe en France ne sont pas inédits. A ce niveau, tout (et son contraire) a été dit, redit sans relâche: réponse à l'exclusion sociale, économique et politique et à la discrimination, réponse aux provocations politiques et policières, preuve de l'échec des politiques de la ville, démonstration de la faillite du modèle français d'assimilation, escalade en partie provoquée par la couverture médiatique, conséquence de l'agitation des banlieues crée par des milieux islamistes radicaux, etc. Certains de ces points de vue sont plus convaincants que d'autres et tous participent de nos tentatives difficiles de donner un sens à des comportements qui semblent n'en avoir aucun.

Plusieurs points que l'on a moins lus méritent peut-être d'être évoqués et ajoutés au débat afin de poursuivre notre tentative de compréhension de cette violence spontanée, gratuite et aveugle et de dégager des solutions non seulement sur le court terme mais surtout sur le long terme...

1. Si la configuration des violences est indubitablement liée à la spécificité géographique et historique des banlieues françaises, l'irruption de comportements violents collectifs de la part de jeunes dans les quartiers «populaires» des villes a touché et touche quotidiennement des pays se revendiquant de modèles d'intégration différents de la France, à l'Allemagne en passant par la Hollande, la Grande-Bretagne et la Belgique. Pas plus que le meurtre de Théo Van Gogh n'autorise à remettre en cause le «modèle» multiculturaliste hollandais ou que les attentats de Londres ne permettent de remettre en cause le «modèle» multiculturaliste et antiraciste britannique, les violences françaises n'autorisent à faire le procès du modèle «assimilationniste» français. Ces violences ne s'expliquent-elles pas plutôt en partie par le manque de correspondance entre la rhétorique politique qui constitue le coeur des «modèles» d'intégration et les conditions sociales et économiques objectives dans lesquelles vivent les populations défavorisées, dans lesquelles les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés. En Angleterre, en France, en Belgique comme ailleurs, trop de jeunes ne voient aucun moyen d'avoir accès à ce que beaucoup recherchent: avoir un boulot, une famille, un logement, une voiture, consommer, être reconnus et respectés en tant que membre de la société. Bref, l'exclusion et les inégalités sociales et économiques réelles et vécues ne sont guère différentes que l'on vive dans une société «assimilationniste» ou «multiculturaliste». Seul l'emballage idéologique diffère vraiment. Lorsque les inégalités sont criantes, durables et qu'elles semblent irréversibles, tôt ou tard ceux qui sont convaincus de ne rien avoir à perdre et de ne rien avoir à gagner, exprimeront leur frustration, leur haine, leur sens du «no future» d'une manière ou d'une autre en fonction des possibilités d'expression disponibles sur le moment. Tantôt la violence gratuite collective explose dans la rue ou dans les stades, tantôt l'alcool ou les drogues deviennent des refuges et des sanctuaires, tantôt le suicide devient la porte de sortie ultime.

2. La préoccupation engendrée par les événements français dans d'autres pays européens révèle la dimension européenne des questions d'exclusion sociale et ethniques. Partout dans les états membres, la fracture sociale est bien réelle. Parfois, elle se superpose à une fracture ethnique. Il ne faudrait par conséquent pas se poser en donneurs de leçons par rapport à la France. Les jeunes désespérés et exclus de toutes les villes européennes expriment déjà leur désespoir de multiples façons, certes souvent de manière moins spectaculaire qu'en France. Mais tant que l'exclusion, les inégalités et les discriminations seront importantes, le risque de révolte de différentes formes le sera tout autant partout en Europe urbaine. La littérature produite par les sociologie et science politique le clame depuis des décennies!

3. On est frappé par l'énergie dégagée par les jeunes tous les soirs depuis près de 2 semaines. Ils prennent des risques, ils s'inscrivent dans la confrontation, la compétition. En fait, ils sont loin d'êtres apathiques et résignés. Ils présentent pas mal de qualités requises dans la société contemporaine. Ils ne parviennent toutefois pas à s'exprimer de manière intelligible pour la société dans son ensemble. La question devient alors la suivante: comment positiver cette énergie qui est brûlée, c'est le cas de le dire, dans des actes tout aussi inacceptables qu'inutiles? Comment faire en sorte qu'elle débouche sur des revendications claires, voire un mouvement plus structuré qui entrerait en dialogue avec les décideurs.

Une chose est sûre. Rétablir l'ordre est indispensable en démocratie. Mais la surenchère répressive risque à long terme d'avoir des résultats négatifs en renforçant le sentiment d'exclusion et d'incompréhension d'une jeunesse fragilisée qui se sent traînée dans la boue et à laquelle notre société ne donne guère de chances de se construire un avenir décent. Même si c'est difficile, il faut chercher à comprendre cette jeunesse, expliquer ses actes sans toutefois accepter l'inacceptable. Cela implique de sortir du registre de l'insulte et de l'imagerie guerrière pour se placer dans une spirale positive basée sur l'écoute, le respect et l'action pro-active pour résoudre les vrais problèmes sur lesquels les jeunes nous forcent à mettre le doigt.

Plus que jamais, ce dont nous avons besoin est non pas un nouveau «modèle» abstrait d'intégration mais une citoyenneté multiculturelle égalitaire réelle qui associe la reconnaissance de la diversité identitaire et culturelle et à une réelle égalité d'opportunités sociales et économiques pour tous. Cette nécessité devrait s'imposer partout en Europe.

(1) Il a été professeur ou chercheur invité dans plusieurs universités: Centre for Research in Ethnic Relations, the University of Warwick; Centre d'études et de recherches internationales, Paris; Maison des sciences de l'homme, Paris; European University Institute, Florence; Institute for European Studies, Cornell University (Ithaca, New York); University of Bradford; The Remarque Institute; New York University; Columbia University, Malmö University (Suède).

© La Libre Belgique 2005