Opinions

CLAUDE JAVEAU, Chroniqueur

A la mémoire de ma grand-mère maternelle, qui, au tournant des deux siècles passés, poussait à huit ans des wagonnets de potasse.

Je ne suis pas né dans une famille de socialistes, même si elle appartenait plutôt aux couches modestes de la société. Aussi, n'ai-je assisté aux manifestations du 1er Mai qu'assez tard, vers la fin de mon adolescence, à Liège. En ce temps-là (début des années soixante), le cortège qui remontait le boulevard d'Avroy était surtout composé de travailleurs ou d'anciens travailleurs, ce générique incluant évidemment la part féminine du «grand parti des travailleurs», venus nombreux défiler derrière leurs bannières et leurs banderoles. C'était peu de temps après les grandes grèves de l'hiver 60-61, et des revendications en faveur du fédéralisme, tel que vu du côté wallon, se mêlaient à des slogans socialistes plus habituels. Les gens marchaient, en rangs serrés, barrant toute la largeur du boulevard, heureux de faire masse mais aussi prenant leur rôle de défilants au sérieux. C'est que le socialisme, tel qu'on l'entendait encore à l'époque, tardait à venir. Je me contentais d'assister au cortège, sagement immobile au bord du trottoir, entouré de sympathisants dont les conversations se déroulaient souvent en wallon. Avant le défilé, on avait eu droit à des discours mobilisateurs de circonstance. Beaucoup d'assistants levaient le poing. Et l'on entonnait l'Internationale, avec conviction et un certain sens de la liturgie que l'apprenti sociologue que j'étais commençait à discerner.

Plus tard, sont venues les majorettes, frêles (ou parfois grassouillettes), jambes découvertes levées en cadence au son de musiques qui n'avaient plus rien de prolétarien. Les plus belles, de mauve vêtues, étaient celles de Flémalle-Haute, la commune dont André Cools était le maïeur. Le même Cools que j'ai vu encore plus tard à la télévision, alors que le glas des défilés du 1er Mai avait déjà sonné, pousser le cri de ralliement qui, pour moi, résumait plus d'un siècle d'histoire souvent pathétique: «Au drapeau, camarades!» Le drapeau, évidemment, était, comme on dit dans le chant communard: «Notre superbe drapeau rouge/ Rouge du sang de l'ouvrier.» Ricane qui voudra, mais ce ricanement n'honorerait personne.

De nos jours, il n'y a plus de défilés, mais au mieux de vagues rassemblements, ni de majorettes ni de drapeaux. Le 1er Mai se célèbre dans des lieux clos (sauf à Jodoigne, où les libéraux s'occupent à une opération que je ne peux m'empêcher de qualifier, sauf leur respect, de récupératrice), et les propos qu'on tient à la tribune sont de genre électoral. On ne fête plus le travail, sans doute parce qu'aujourd'hui, on ne trouve plus rien à fêter dans le travail. Je veux dire qu'on ne trouve plus de travailleurs pour fêter leur état. Ils ont disparu, ces «groupes de travailleurs, fiévreux et haletants / Qui vous dressez et qui passez au long des temps / Avec le rêve au front des utiles victoires», dont parlait (si bien) Verhaeren. En réalité, ils n'ont pas vraiment disparu, mais on a l'impression qu'ils se cachent, un peu honteux d'être encore présents dans leurs usines et sur leurs chantiers, derrière les cohortes moroses des consommateurs lâchés entre les gondoles des supermarchés.

Et la fête, elle-même, n'a pas disparu. C'est qu'il faut égayer les cohortes mornes. On fera venir des musiciens, des bateleurs d'estrade. Ce qu'ils joueront ou chanteront n'aura que peu de rapport avec le travail. Les spectateurs battront peut-être des mains ou pousseront des cris de plaisir, mais ils ne lèveront pas le poing et n'entonneront (ni même ne fredonneront) pas l'Internationale. Avouerai-je que, pour moi, la nostalgie est parfois toujours ce qu'elle est?

On ne peut plus organiser, de nos jours, un rassemblement, politique ou autre, sans prévoir une scène ou un podium sur lequel on présentera le spectacle de la Fête avec djembés ou guitares électriques, musique «du monde», ou rock ou soul music, peu importe. Un peu comme si la télé, pour une fois, descendait dans la rue. La fête est devenue obligatoire. Mais ce n'est pas la fête spontanée de jadis, à laquelle tout le monde participait. Il faut aujourd'hui des impresarios et des sponsors, des affiches bariolées et des flyers. Les assistants viennent tant pour écouter des discours que pour applaudir les groupes de musique nécessairement non classique. Parfois, une authentique vedette du disque et des médias vient prêter son concours, comme on dit, à l'exemple de la Fête de l'Huma. Verra-t-on un jour Johnny Hallyday, qui, s'il pensait, ne penserait pas à gauche, rehausser de sa présence la fête du 1er Mai mise sur pied par le PS, place Rouppe ou ailleurs? J'entends déjà un jeune futur attaché de cabinet me répondre: «Et pourquoi pas?»

C'est la lutte finale, chantaient-ils. Je peux en témoigner, moi qui ai toujours eu le scepticisme rivé au coeur, ils y croyaient. Leurs fêtes à eux étaient des fêtes de croyants, autre mot pour militants. Leurs croyances, comme d'autres, sont passées de mode. Comme le drapeau rouge, le poing levé, l'accordéon, les discours enflammés, et l'attente du Grand Soir. Certains pourtant, reprenant le flambeau, affirment qu'un autre monde est possible. J'attends la relève.

© La Libre Belgique 2004