Opinions

MARIE-THÉRÈSE

DEKONINCK- GAUTHIER, présidente de la Société d'études

de la mort

D'une mort apprivoisée, on est passé à une mort contestée et nous voilà aujourd'hui plongés dans une mort édulcorée, une mort «light», «soft» puisque prétendument sans douleur, digne et médiatrice de valeurs de partage.

La surenchère affective, engendrée par la technicisation médicale, requiert un accompagnement «humain» (quel autre accompagnement pourrait-on d'ailleurs proposer?) qui rendrait le passage dans la mort plus facile, si l'on en croit les partisans des soins palliatifs.

En fait, les soignants deviennent les «exécutants» d'un pouvoir économique qui désire tout rentabiliser, y compris la mort; pouvoir dont l'adage pourrait être: «Meurs tranquillement et discrètement afin de ne pas perturber notre société lucrative». Aussi assiste-t-on à la naissance et à la promotion d'une nouvelle catégorie de citoyens, les «Mourants», qui sont l'«objet» de différentes sollicitudes ayant pour objectif, soit d'abréger ce no man's land du temps situé entre vie et mort (euthanasie), soit de le rendre plus «vivable» grâce à un accompagnement essentiellement professionnel ou bénévole, le rôle de la famille se résumant à une «figuration aimante».

En dehors du classique fractionnement en phases d'âge (enfant, adulte, vieux), l'être humain s'en est donc découvert une nouvelle: la phase terminale, voire préterminale (comme il y a la retraite et la préretraite) où l'individu, soumis à une mort médicalement correcte, se retrouve, quoi qu'on en dise, séparé des vivants. Certes, il est dans une position de discrimination positive mais son «à-venir» reste conditionné par sa fin.

Cette prothèse soignante et psychologique que sont les soins palliatifs répond à l'injonction sociale d'individualisation. Même si celle-ci se pare d'une volonté de resocialisation, elle isole celui à qui elle demande de «gérer» sa mort, d'être autonome, voire performant dans son acceptation de cet «impossible possible» qu'est la mort. Il est éventuellement à craindre que l'altruisme débordant qui anime lesdits soins ne soit l'expression d'un refus de l'altérité qui, sous couvert de l'amour, étouffe la subjectivité du sujet.

A l'image des sans-papiers, des chômeurs, des SDF..., le «mourant» est exclu de la vie et doit se conformer au statut de victime qui lui est imposé par une société de psychologisation du mourir qui ne fait que le renvoyer sans cesse à lui-même, le désolidarisant de tout lignage familial, social, ainsi que de la finitude commune, historique et humaine.

Déléguer la mort à la seule responsabilité du mourant dédouane la société, qui se sent ainsi délivrée de sa «prise en charge», expression employée pour un oui ou un non et qui en dit long sur tout ce qui pèse!

Gardons, cependant, en mémoire que «la mort provoque à la culture» (P. Baudry) et que son occultation risque d'accentuer la perte culturelle et cultuelle galopante inhérente à la globalisation.

GABRIEL RINGLET, prorecteur de l'UCL

Le fossé entre mort médiate, celle que nous voyons à l'écran, et mort immédiate, celle qui nous touche de près, ne cesse de grandir. La mort est de plus en plus publique et de moins en moins privée, de moins en moins habitée. Il est impératif de réduire cet écart.

Nous sommes inondés d'images de défunts. Les fictions comme les informations nous en abreuvent. A tel point que les jeunes n'arrivent plus toujours à situer la frontière entre ce qui est la réalité et la fiction.

Il est faux de penser que la mort abstraite des journaux télévisés et celle, bien concrète, elle, qui touche nos proches n'ont rien à voir. Elles se rencontrent. La médiatisation de la réalité a une influence sur notre vie quotidienne, et notamment sur notre manière d'appréhender la mort. Le regard que je porte sur la mort médiatique déteint sur le regard que je porte sur la mort concrète.

C'est pour cette raison que je plaide pour un accompagnement du récit médiatique. Et pour qu'on aborde la question de la mort le plus tôt possible, «quand il fait encore beau», que tout va bien. Trop de gens attendent d'être dans le tourbillon de l'émotion qui suit un décès pour s'en préoccuper. Ainsi, pour les croyants, ce thème devrait être plus présent dans la catéchèse.

Par ailleurs, il me semble également essentiel de réinvestir le terrain rituel. Ce sont les rites qui permettent d'apprivoiser la mort. C'est une affaire de lien social, pas de croyance. Il faut mettre la mort au monde. Elle est en nous. Nous devons accoucher de la mort. Nous avons besoin pour ce faire de récits, de poésie, de musique, de parfums, de lumière.

Si nous parvenons à restaurer la place de la mort dans nos vies concrètes, nous la regarderons d'un autre oeil. Et nous ne laisserons pas ces images de mort nous traverser sans nous atteindre, dans une logique de pure consommation. Une approche qui n'a rien de morbide. Que du contraire. Accepter la mort dans la vie, c'est contribuer à améliorer la qualité de la vie. Les deux sont intimement liés. Car en acceptant la mort, nous acceptons aussi nos fragilités, nos dysfonctionnements, nos handicaps.

Propos recueillis par Laurent Raphaël

Gabriel Ringlet est également professeur au département de communication de l'UCL. Il a, entre autres, publié «Un peu de mort sur le visage» en 1997 (Desclée de Brouwer).

© La Libre Belgique 2003