Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.

Un jour, il m’en souvient, j’ai volé un œuf. Candide, j’ignorais que j’avais introduit la phalange distale de mon petit doigt dans un fatal engrenage. Plus tard, il m’est arrivé de copier sur mon voisin de classe trop fort en maths, de tricher aux jeux et de carotter un bonbon à l’épicerie du coin. Comme les copains, j’ai pratiqué l’art du resquillage dans les bus et de la maraude dans les vergers. Plus tard encore, comme tout le monde, j’ai payé quelques travaux au noir pour éviter la TVA, j’ai maquillé quelque peu ma déclaration fiscale et gonflé significativement mes préjudices lorsqu’ils étaient pris en charge par les assurances.

Ai-je connu la honte ? Sans doute, à l’occasion et subrepticement, mais je ne m’en souviens guère. Mon sens moral s’est émoussé. Je n’ai jamais été réprimandé. Pas vu, pas pris, pas puni. J’ai constaté que les autres se comportaient pareillement, voire pire. Je n’ai jamais fait de mal à une mouche ni causé intentionnellement un quelconque dommage à une personne en particulier, mais j’ai appris progressivement à profiter sans vergogne des avantages de ma position dominante dans la société. Les emplois fictifs, les logements de fonction non fondés, les dessous-de-table, les enveloppes discrètes, les jetons de présence indus et les abus immodérés de biens sociaux, je connais et ça ne m’empêche pas de dormir.

Je suis méritant, j’ai travaillé durement pour arriver là où je suis et on ne m’a pas fait de cadeaux. Je n’en ai pas fait non plus, sauf quand je savais pour qui et pourquoi j’avais intérêt à me montrer généreux. Je travaille sans relâche pour le bien public et le bonheur de mes concitoyens. L’efficacité a un prix : c’est le mien et je le vaux bien. Je ne vois pas au nom de qui ou de quoi je devrais être plus vertueux que mes contemporains. La vie est une lutte et j’ai appris à me battre. Chacun sa chance, il faut la saisir au bond.

Trop évidente la parodie ? Trop facile, en effet, d’y deviner le profil de l’une ou l’autre vedette de l’actualité politico-judiciaire, mais vous et moi, nous sommes-nous reconnus ? Le copieur, le resquilleur, le fraudeur, ne croisons-nous pas chaque matin le reflet de son regard dans notre miroir ? Nous ne sommes pas des monstres, mais nous avons, nous aussi, notre part d’ombre et il est sans doute nécessaire de la reconnaître pour lutter contre l’estompement généralisé de la norme sans nous croire au-dessus de la mêlée.

Très tôt dans l’enfance, si nous ne sommes pas destinés à devenir psychopathes, nous prenons conscience que nous ne pouvons conserver notre estime de soi et notre amour-propre qu’en respectant les règles morales que nous avons assimilées. Sauf exception dont l’existence reste à démontrer, nous dérivons progressivement par rapport à notre idéal et nous justifions nos manquements comme nos trahisons de mille façons : l’interdit n’a qu’à être plus explicite, tout le monde le fait, certains font pire encore, je ne savais pas, je ne fais que récupérer ce qu’on m’a pris, j’y ai bien droit, ce n’est pas si grave, en fait je ne fais de tort à personne, etc.

Il ne s’agit ni de se flageller ni de vouloir nettoyer plus blanc que blanc, mais d’affûter notre lucidité pour éviter le désengagement moral qui nous guette individuellement et collectivement. Il n’y a pas que les séismes et le réchauffement climatique pour détruire une civilisation, le mensonge et la corruption sont des cancers qui peuvent parfaitement s’en charger.

Par ailleurs, nous avons aussi besoin d’assumer notre part d’ombre pour garder mesure et discernement dans nos jugements sur les coupables qui sont pris la main dans le sac. Non seulement nos mandataires publics ne sont pas tous pourris, mais aucun d’entre eux n’est totalement pourri. Aucun d’entre eux n’est totalement pur, comme aucun d’entre nous du reste. Totalement sonne comme totalitaire… J’ai plus d’empathie pour les petits resquilleurs que pour les grands chevaliers blancs !