Opinions
Une opinion de Dminique Lison, docteur spécialisé en médecine du travail et professeurs à l'UCL et François Ladrière, administrateur général du CESI, un service externe de prévention et protection au travail.

Le système de santé au travail doit être revu. Car, aujourd’hui, le médecin du travail est instrumentalisé, appelé à participer malgré lui à un dispositif d’exclusion d’un régime de protection sociale.

Nous passons une part significative de notre vie au boulot (au moins un tiers), et nos conditions de travail ont souvent une influence significative sur notre santé. Songeons aux cancers professionnels, aux troubles musculo-squelettiques, à la problématique de l’épuisement professionnel (burn-out), aux problématiques de l’absentéisme ou du présentéisme, de la pénibilité au travail,…

La politique belge de santé au travail souffre d’une perte de crédibilité auprès de l’ensemble des acteurs : les employeurs remettent en question son caractère obligatoire, les travailleurs n’en perçoivent plus l’utilité, et les responsables politiques ont abandonné le pilotage du système aux partenaires sociaux. Cette situation conduit inéluctablement le système à une implosion à défaut d’un nouveau projet porteur de sens.

Un système inspiré des années 1960

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ? Le dispositif actuel de santé au travail en Belgique repose encore toujours sur schéma datant des "golden sixties" dont l’objectif était de prévenir les maladies professionnelles (telles que la silicose) à l’aide de deux instruments que sont les examens de dépistage à grande échelle des travailleurs soumis à un risque professionnel, et la déclaration d’aptitude.

La société industrielle qui a inspiré ce système est révolue. Avec le développement du secteur tertiaire (entreprises de services) et le recul des activités secondaires, on assiste à une réduction lente mais régulière de ces maladies professionnelles classiques.

Parallèlement apparaissent et se multiplient différentes affections "liées au travail" pour lesquelles il est pratiquement impossible de déterminer, a priori, les travailleurs qui seraient exposés à un facteur de risque. La notion de "travailleur soumis" à la surveillance médicale perd donc de son sens et devrait être abandonnée.

En outre, le salariat classique, inscrit dans une relation de travail de long terme, est en recul constant : recours accru au travail intérimaire, multiplication des contrats à durée déterminée, développement de l’auto-entreprenariat, sous-traitance et détachement, délocalisations et externalisation des risques. Ces évolutions s’accompagnent de l’émergence de nouvelles questions en matière de santé au regard desquelles le paradigme actuel de la médecine du travail ne permet plus d’apporter des réponses satisfaisantes.

Le bien-être au travail dans la loi

Sous l’impulsion des directives européennes, la législation belge a, depuis les années 1990, élargi le périmètre de la santé au travail. Les préoccupations de l’employeur ne peuvent plus se limiter aux maladies professionnelles, mais convoquent maintenant des préoccupations de bien-être au travail.

Ainsi, il ne s’agit pas de prévenir l’apparition de maladies professionnelles mais d’améliorer l’ensemble des conditions dans lesquelles le travail est effectué. On élargit, ainsi, le champ d’action de la santé au travail à l’ensemble des salariés dans l’entreprise, soumis à un risque particulier ou pas. Dans le même ordre d’idées, les politiques en matière de maladies professionnelles accordent actuellement une attention grandissante à l’amélioration des conditions de travail, évoluant progressivement d’une logique d’indemnisation vers la nécessité d’actions de prévention primaire.

Il faut toutefois déplorer que les instruments de mise en œuvre de cette politique de bien-être au travail en matière de surveillance de la santé, n’ont pas suivi cette évolution. Ainsi, on raisonne encore toujours en termes de travailleurs soumis à la surveillance de masse et d’aptitude médicale. L’activité du médecin du travail reste dominée par un volume (trop) important d’examens périodiques répétitifs dont on ne perçoit pas la réelle valeur ajoutée en termes de prévention.

La réintégration, une opportunité ?

La multiplication du nombre de personnes en incapacité de travail entraîne une croissance importante des dépenses du régime de l’invalidité. Cette évolution pèse sur le retour à l’équilibre des comptes publics et le rétablissement de la compétitivité de l’économie belge. Aussi, le gouvernement a-t-il décidé de mettre en place un dispositif qui vise à réintégrer le plus rapidement possible les malades de longue durée dans le circuit du travail.

Le médecin du travail, qui est celui qui connaît le mieux la réalité des situations de travail des personnes concernées, est appelé à jouer un rôle de premier plan dans ce dispositif. D’aucuns ont vu dans l’attribution de cette nouvelle responsabilité, qui s’écarte significativement de sa mission initiale de prévention, une opportunité de revaloriser la fonction du médecin du travail en le faisant participer à un enjeu sociétal majeur. Le dispositif de réintégration est toujours dans sa phase de démarrage, mais on voit déjà se dégager les premiers enseignements.

Si, dans un nombre limité de cas, les efforts combinés de l’entreprise, du travailleur et du médecin du travail sont couronnés par le succès d’une réintégration, dans la grande majorité des situations, un constat d’échec doit être fait et, avec lui, il s’agit d’une exclusion du régime de l’invalidité.

On assiste donc dans les faits à une forme d’instrumentalisation du médecin du travail, appelé à participer malgré lui à un dispositif d’exclusion d’un régime de protection sociale.

Quelques orientations

Pour répondre à la crise qui traverse actuellement le système de santé au travail belge, il faut redéfinir un projet mobilisateur. Nous proposons quelques options majeures sur lesquelles pourrait se fonder ce nouveau projet. Evacuer le concept révolu d’aptitude au travail, prendre acte de la perte d’étanchéité entre vie professionnelle et vie privée pour repenser la notion de risque professionnel, reconnaître que l’organisation du travail et le management constituent aujourd’hui un facteur de risque, mettre en place une véritable traçabilité de l’exposition aux risques, repositionner la santé au travail comme une composante de la santé publique, désenclaver le débat sur l’avenir de la santé au travail de la concertation sociale interprofessionnelle dans lequel il est aujourd’hui confiné et enfin, s’opposer à toute tentative de dérégulation tarifaire qui ouvre la voie à une concurrence stérile et à une marchandisation croissante des activités de prévention.