Opinions L’être humain ne fonctionne pas en suivant des règles. Les émotions et les sentiments sont improgrammables. On ne peut trouver la logique de la générosité, de la créativité, de la musique, de la mode ou du discernement.


Par Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur (*).


Socrate n’a jamais voulu mettre ses idées par écrit. Non par paresse, mais par principe. Et il avançait deux arguments :

- Il n’y a pas assez de mots, disait-il, pour refléter toutes les nuances de ma réflexion, et donc le texte ne pourrait représenter exactement ce que je pense.

- Et quand bien même un langage parfait existerait, rajoutait-il, il figerait nécessairement les mots, or ma réflexion est mouvante. Ce que je pense demain ne sera pas exactement ce que je pense aujourd’hui.

Socrate a raison

Sa position certes radicale est néanmoins défendable. Imaginez par exemple que vous vous sentiez bien et que vous ayez envie de le dire ? Quel(s) mot(s) allez-vous utiliser ? Joie, allégresse, contentement ? Bonheur, plaisir, ravissement, satisfaction, exultation, exaltation, soulagement, épanouissement, volupté ? Jouissance, délectation, euphorie, apaisement, sérénité, félicité, bien-être, béatitude, liesse, gaîté, jubilation… ?

Le choix n’est pas triste quand il s’agit de dire qu’on est heureux !

Quels mots choisir ? Et pour le dire dans une autre langue ? Et pour le redire le lendemain, alors que ce "bonheur" ne sera plus tout à fait le même ?

Socrate a raison. Il n’y pas de langage pour décrire exactement un paysage ou une émotion, un parfum ou une conviction, un concerto ou un souvenir. Car un langage est un système fait de mots (le vocabulaire) et de règles (la grammaire), et quand il s’agit de dire les choses, le langage est deux fois déficient.

Premièrement, les mots ne disent pas parfaitement les choses. Qu’est-ce que la jalousie, l’humour, le subtil, le laid, la nostalgie, la vitesse, la responsabilité ?

Ensuite, l’être humain ne fonctionne pas en suivant des règles. On ne peut trouver la logique de la générosité, de la créativité, de la musique, de la mode ou du discernement. On ne peut coder ce qui éveille l’amour, on ne peut codifier ce qui conduit à la haine. Et on ne peut d’ailleurs pas expliquer exactement la différence entre "coder" et "codifier".

Hors d’atteinte de la technologie

Socrate nous aide à penser dans un monde qui devient numérique. Car il y a trois grandes questions à l’origine de la philosophie. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est beau ? On voit vite que seule la première d’entre elles entre vraiment dans le champ des algorithmes. Les modélisations en tout genre aideront en effet plus que jamais les scientifiques à tester, à prouver, à démontrer, à reculer les frontières de la connaissance.

Mais les deux autres questions resteront par contre pour l’essentiel hors d’atteinte de la technologie, car on ne peut programmer ni l’éthique, ni l’esthétique. Kant s’est certes risqué à énoncer un "impératif catégorique" pour définir ce qu’il nous est permis de faire, et avant lui Pythagore avait, il est vrai, cherché les mathématiques des harmonies parfaites. Mais cela reste des tentatives inachevées, parce qu’inachevables. Pour Facebook, trois clics suffisent à établir qu’on a un "ami" ! Mieux vaut en rire, et se réjouir qu’aucune machine n’aura jamais le privilège de ressentir la subtile richesse d’une vraie amitié.

La méfiance de Socrate par rapport au langage qu’il jugeait doublement défectueux, sémantiquement et logiquement, virerait aujourd’hui au boycott si d’aventure on lui présentait un langage informatique. S’il ne voulait déjà pas écrire, il refuserait plus encore de programmer !

Dilemme

Une expérience de pensée imaginée utilisée aujourd’hui par beaucoup de philosophes le conforterait certainement dans cette ferme opposition.

Imaginez un train qui arrive dans une gare où les signaux sont en panne. Sur la voie cinq ouvriers travaillent et vont inévitablement être écrasés. Mais vous êtes en mesure de manœuvrer un aiguillage et d’envoyer le train sur une autre voie où seul un ouvrier est occupé. Que faites-vous ?

Imaginez maintenant une autre situation. Il n’y a cette fois qu’une seule voie sur laquelle opèrent cinq ouvriers. Le train arrive et la seule manière qui vous permettrait de forcer le conducteur à freiner est de pousser un gros promeneur sur la voie, 100 mètres en amont. Que faites-vous ?

Rationnellement, la situation est identique car, dans les deux cas, la décision se résume à choisir entre un ou cinq morts. Pourtant dans la première situation une grande majorité des personnes interrogées disent vouloir bouger l’aiguillage, dans le second très peu de gens se disent disposés à pousser le promeneur. Pourquoi ? A cause du contact physique ? Du fait de l’instrumentalisation de l’être humain ?

Le constat est sans appel, les émotions et les sentiments sont improgrammables et on peut comprendre pourquoi Socrate refusait d’écrire. Heureusement pour nous que Platon, un peu plus conciliant, a quand même mis par écrit les principales idées de son Maître !

C’est cela qui est bien avec la philosophie, on peut défendre une thèse, et puis la thèse opposée ! Car le philosophe ne veut pas avoir raison, il veut être utile. Blaise Pascal le disait déjà, "L’erreur n’est pas le contraire de la vérité, elle est l’oubli de la vérité contraire". C’est bien… vrai !

Mais bon, comment expliquer cela à un ordinateur ?

(*): Dernier livre paru : "Homo Informatix" (Editions le Pommier).