Opinions La culture de l’instantané implique de nouvelles interactions entre élèves et professeurs. Parfois pour le pire.
Une chronique de Cécile Verbeeren, prof de français dans une école secondaire d'Anderlecht.


L’instantanéité et l’école. La fin d’année scolaire est synonyme d’agitation. Le calme studieux qui devrait précéder les examens de juin est paradoxalement remplacé par un bouillonnement d’activités "hors cadre" : voyage de fin d’année, animations en tous genres, journées "qualifiantes"…

Au milieu de cette effervescence (digne reflet du modèle de notre société), c’est la discorde (digne conséquence de ce même modèle) : élèves et professeurs sont nerveux, agités, émotifs et les incidents s’accumulent. Dans ces altercations banalisées, je suis abasourdie par l’aplomb des élèves… Ils ébranlent et déstabilisent. Je me surprends à me demander ce qui m’éloigne tant de cette génération d’à peine dix ans ma cadette.

"La culture de l’instantané" : ce syntagme lu dans un article lambda me saute en pleine figure. C’est elle qui m’a échappé, et plus largement, elle qui semble échapper à l’école. La culture de l’instantané, encouragée par les nouvelles technologies, la révolution numérique et les nouveaux canaux de diffusion accessibles, implique de nouvelles conceptions de l’apprentissage et de nouvelles interactions entre élèves et professeurs. Pour… parfois le pire.

Ce qui compte maintenant, c’est Snapshat, Whatsapp, Instagram et Messenger. On partage, on envoie, on like. La personnalité de ces jeunes se construit à partir de l’image qu’ils composent "instantanément". On ne prend plus distance. On ne prend plus de recul. Tout doit aller très vite, l’apprentissage aussi.

Or, l’apprentissage demande une certaine prise de hauteur, de recul. Quand un élève lit un livre, par exemple, il le lit de façon tellement brute, qu’il ne détecte pas l’aspect poétique du livre, ou les informations implicites, ou encore, le second degré de l’auteur. Il perçoit le livre à travers l’idée caricaturée qu’il en conçoit. Dès lors, les réflexions vont bon train, la lecture ne plaît pas parce qu’elle "ne se fait pas assez vite", c’est "trop long" ou que "ce sont des trucs bizarres que vous nous faites lire, Madame". Les thèmes fondamentaux censés être abordés au travers des lectures échappent à l’élève.

A cela s’ajoute un problème de vocabulaire. En effet, "on" ne lit plus en profondeur, tout passe par l’image, le coup d’œil immédiat. Donc, le vocabulaire se perd et il devient de plus en plus complexe d’imaginer, de rêver et d’inventer des mots, des phrases, des histoires. Au cours de français, les textes analysés et débattus amènent une certaine lasserie.

On ne discerne pas assez vite l’idée, on n’a pas envie de faire l’effort de comprendre car on veut saisir l’information "sur-le-champ". La réflexion, qui nécessite un certain temps de sédimentation, fatigue et dérange, on l’écarte.

Les profs sont malmenés

Cette instantanéité se ressent aussi dans les termes utilisés, on va au plus direct, on ne prend plus de détours. Et pourtant, la langue française n’est-elle pas la souveraine de l’usage des circonvolutions polies?

Cette situation entraîne une certaine effronterie, exacerbée par le statut de "l’élève-roi" face auquel le professeur n’a de cesse de se justifier. Réactions à chaud : on réagit sans attendre à un commentaire. Partage à chaud (souvent avec la classe ou les élèves autour de soi) exactement comme on le fait sur les réseaux sociaux : on "like" ou "dislike" d’emblée les paroles des professeurs.

Ces derniers sont malmenés (je vous l’assure!) par cette brutalité du direct, du "tout de suite", sans aucune retenue, hélas trop souvent. Il n’existe plus de filtre, une injure se reçoit en pleine figure au même titre qu’un compliment!

Dans quinze jours ce sont les vacances… à vous de juger si elles seront bien méritées!