Opinions
Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Comment des humains, issus d’une brillante civilisation, en arrivent-ils à un tel degré de non-humanité ? Par la peur de l’autre. La Bête somnole en chacun de nous.

Fin avril, j’accompagnais une délégation de la fédération Wallonie-Bruxelles se rendant à Auschwitz à l’invitation de son ministre-Président. Les responsables des cultes reconnus (Mgr Harpigny pour les catholiques) et de la laïcité philosophique, entouraient une centaine de pèlerins de la mémoire. Auschwitz-Birkenau… lieu de l’indicible. Besogneuse usine d’extermination de plus d’un million de juifs. Vision sinistre dès l’entrée. Là, le visiteur est confronté à la célèbre tour de garde, avec ses deux petites fenêtres comme des yeux malades et son portail béant, telle une bouche folle. Une bouche qui crie. "Oôôôôôôô !", semble-t-elle hurler depuis plus de 70 ans. "Oôôôôôô !" - voyez ce dont notre belle humanité est capable. Capable de faire à des frères humains. En contemplant cette tour de garde, une image s’imposa dans mon esprit - celle du "cri", le tableau de Munch. Et comme en résonance, mon âme se mit à gémir au fond de moi-même : "Oôôôôôô"…

Depuis Auschwitz, il y eut et il y aura d’autres massacres. Depuis Auschwitz, il y eut et il y aura, hélas, d’autres génocides. Mais la Shoah garde cette particularité, qui fait d’Auschwitz un lieu iconique. Si Hitler n’avait pas été si maladivement antisémite, sans doute aurait-il gagné la guerre. Les Juifs allemands se voulaient d’exemplaires citoyens. Plusieurs obtinrent même la croix de fer durant la Première Guerre mondiale. Ils comptaient de nombreux universitaires et savants, qui auraient pu aider le Reich de leur intelligence et leurs ressources. C’est en cela que la Shoah est un génocide si terriblement unique. Il vise des citoyens intégrés, intègres et nullement hostiles à la population. Il s’en prend à eux au nom d’un délire collectif, qui voit dans le sang sémite une menace, d’autant plus insidieuse qu’elle est invisible. Tel un parasite, tel un bacille, le Juif sera donc traqué, chassé, parqué et finalement - hygiéniquement éliminé. Et cela par le peuple de Kant et de Goethe, de Bach et de Dürer. "Oôôôôôô"… La tour de garde d’Auschwitz-Birkenau pleure pour les victimes, autant que pour les bourreaux. Comment des humains, issus d’une si brillante civilisation, en arrivent-ils à un tel degré de non-humanité ? La réponse est simple et terrible. Les Allemands sont devenus nazis, parce que personne n’est à l’abri de se faire dévorer le cœur par la peur de l’autre. La Bête somnole en chacun de nous. Et son sommeil est léger. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre dans une cour de récréation et écouter nos chères têtes blondes se moquer d’un plus faible : "Il est roux", "Elle est grosse", "C’est une sale petite tapette"… "Oôôôôôô"…

En franchissant le portail de Birkenau, il faut s’extraire de la foule et de ces groupes de visiteurs, qui - pris dans l’ivresse de la vie - se prennent en photos les uns les autres. Un peu à l’écart, on observe mieux les longues plaines cisaillées de barbelés, les miradors, les baraquements sordides… Et puis surtout les rails de trains qui rentrent jusqu’au cœur du camp. Terminus. Là descendaient des foules hagardes et affamées. Là hommes, femmes et enfants furent séparés. Et puis conduits vers ce qu’on leur présentait comme des douches, avant que leurs corps ne soient brûlés dans de vastes fours crématoires. "Oôôôôôô"…

En fin de visite, je surpris une conversation entre deux compatriotes juifs de mon âge. "Tu vois, notre peuple fut laissé seul face à la persécution, dit l’un à l’autre, et c’est pour cela qu’en Israël, ils ne doivent rien céder." Bien sûr que je comprends une telle réaction. Sans doute qu’à sa place, je penserais de même. Mais sans compromis au Proche-Orient, comment éviter que le sang ne coule encore et encore à la frontière de Gaza ? J’ai quitté la tour de garde, sur un constat amer : Auschwitz n’a pas fini de distiller son poison dans le cœur des humains. "Oôôôôôô"…

Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer/