Opinions Jérôme Wauters

Le 13 juin, les électeurs du nord du pays se sont clairement exprimés en faveur d’un parti qui a clairement inscrit la fin de la Belgique dans ses statuts. Le séparatisme est sa raison d’être, et son récent succès électoral représente pour ses membres une opportunité unique de placer les fondations de leur projet de déconstruction. Bien que je ne partage pas du tout ce rêve d’une Belgique séparée, la démocratie est ainsi faite qu’il faille tenir compte des opinions répandues auprès d’une large frange de la population.

Cela étant dit, il est important d’éviter les pièges tendus par les forces séparatistes, et d’aborder toute discussion institutionnelle sans aucun tabou, ni d’un côté ni de l’autre. Un de ces pièges a été tendu par M. Bart De Wever le soir même des élections. Lorsqu’il évoque sa vision en affirmant que "ce n’est pas la fin du pays, c’est une évolution, le pays se dédouble en deux démocraties à part entière", la véritable question à se poser n’est pas de savoir si - oui ou non - on a sauvé la Belgique, mais plutôt si un pays unique a encore du sens dans un tel scénario.

Quels seraient encore les avantages pour chacune de ces démocraties indépendantes de garder une étiquette "Belgique", et quelles compétences devraient encore rester au niveau fédéral ? Une armée unique, qui défendrait les frontières géographiques des deux parties ? A l’heure de l’Europe et des instances militaires internationales, il est peu probable qu’un tel rôle représente une véritable valeur ajoutée pour chacune de ces démocraties indépendantes.

Une continuité de la solidarité entre les régions et une sécurité sociale nationale ? Dans la mesure où c’est justement le mythe des fameux transferts Nord-Sud qui a mené les Flamands à demander davantage d’autonomie, il me semble que cet aspect serait très vite remis en question, une fois la séparation des institutions acquise.

Il est assez clair qu’une telle structure ne ferait pas long feu, et aboutirait vite à une scission définitive du pays. L’enjeu des négociations à venir n’est donc pas de savoir si on a sauvé la Belgique en tant qu’institution, ni même de savoir si on a sauvé la sécurité sociale. Le véritable enjeu est de savoir si on a placé des fondations qui seront appropriées le jour ou une scission définitive se ferait. Que la Flandre et la Wallonie soient gérées de manière totalement autonome semble pratiquement acquis. Et si on en croit M. Bart De Wever, ce serait pour un mieux, des deux côtés de la frontière linguistique.

Par contre, il reste l’épineuse question du rôle de la région bruxelloise. Les partis séparatistes flamands considèrent cette région comme leur appartenant, et ils prétextent régulièrement sa mauvaise gestion comme une raison de ne pas lui offrir les fameux pouvoirs d’autogestion qui devraient pourtant solutionner tous les problèmes des autres régions (Flandre et Wallonie). A travers cette étonnante contradiction, ces prises de position montrent bien à quel point la Flandre a peur de laisser Bruxelles voler de ses propres ailes. En prônant la cogestion, leur projet est effectivement de garder un contrôle total de Bruxelles, afin que cette ville - capitale de l’Europe - serve au mieux les intérêts économiques et l’image internationale de la région qui l’encercle. Un peu à l’image du fameux carton d’invitation de la Flanders House à New York, qui rayait la Wallonie de la carte et plaçait Bruxelles au centre de la Flandre.

Les Bruxellois ont pu constater pendant de nombreuses années à quel point la Flandre est capable de procéder au harcèlement moral institutionnalisé dans les communes à facilités de sa périphérie. En rendant la vie des francophones de plus en plus difficile par des circulaires Peeters et autres mécanismes allant parfois même à l’encontre des principes démocratiques fondamentaux, la Flandre a incité de nombreux francophones de la périphérie à fuir une Flandre de plus en plus obsédée par son unicité linguistique et culturelle. Personne ne voudrait que pareil scénario ne se reproduise à Bruxelles.

A vous, responsables politiques francophones de toutes les formations, il incombe donc la responsabilité de négocier autant d’autonomie pour la région Bruxelloise que ce qui aura été acquis pour la Flandre et la Wallonie. Ayez le courage politique d’exiger ces transferts de compétences lors des prochains accords communautaires, faute de quoi il sera trop tard. Car en maintenant une Région bruxelloise affaiblie, il ne faudra pas plus d’une génération avant que Bruxelles ne perde définitivement son lien avec la Wallonie. Nous, vos électeurs, savons pertinemment que lors de ces négociations vos intérêts à court terme se retrouveront parfois en conflit avec les intérêts à long terme de la population. Mais dans ces cas, n’oubliez surtout pas que ce sont justement ces décisions courageuses qui révèlent les grands hommes et femmes politiques de ce monde. Nous vous accordons notre confiance, soyez-en dignes !