Opinions
Une opinion d'André Crespin, coordinateur politique à l'ONG M3M - Médecine pour le Tiers-monde. 

Stop ! On recense plus de cent "exécutions extrajudiciaires dites politiques" : des personnes assassinées, non pas pour leur lien supposé avec la drogue, mais bien en raison de leur engagement social ou politique.


Aux Philippines, plus de 13 000 consommateurs et dealers de drogue, ou présumés tels, ont été assassinés depuis l’arrivée au pouvoir du président Duterte. Dans la plupart des cas, ce sont les forces de l’ordre qui, encouragées et récompensées par Duterte lui-même, ont exécuté les victimes en toute impunité.

Il s’était fait élire haut la main en juin 2016 en promettant de mettre un terme au problème de la drogue en six mois de temps. Il n’y est bien sûr pas parvenu. Il a d’ailleurs avoué il y a quelques semaines qu’il lui faudrait probablement encore trois à quatre ans pour y arriver. Et plutôt que de renoncer à sa stratégie meurtrière, il persiste et signe.

Corruption, dénonciation, exécution

Ceux qui tombent sous les balles sont dans leur immense majorité des citoyens pauvres, vivant dans les grandes villes du pays. Ce sont les consommateurs et dealers de quartier qui sont visés. Les gros bonnets, eux, ne sont pas inquiétés. Il arrive souvent qu’ils soient de mèche avec les officiers de la police et de l’armée. La corruption mouille tous les échelons des forces de sécurité de l’Etat.

Comble de l’ignominie, les Philippins peuvent faire désormais usage de boîtes aux lettres dans lesquelles ils sont invités à déposer anonymement les noms de consommateurs ou dealers supposés. Y laisser un nom équivaut souvent à condamner cette personne à une mort presque certaine.

Cette impunité, entretenue au plus haut niveau de l’Etat, envenime jour après jour la situation des droits de l’homme dans le pays. Les méthodes de Duterte ouvrent en effet la porte à toutes les dérives car cette "guerre contre la drogue" est un merveilleux prétexte pour faire taire toute sorte d’opposants. Depuis le début de l’administration Duterte, notre partenaire Karapatan, une organisation de promotion et protection des droits de l’homme, a recensé 104 exécutions extrajudiciaires dites "politiques" (décompte au 31 octobre 2017). C’est-à-dire des personnes qui ont été assassinées non pas pour leur lien supposé avec la drogue, mais bien en raison de leur engagement social ou politique. Dans plus de 90 % des cas, il s’agit de leaders paysans.

Des revendications légitimes

Dans un pays où quelques familles possèdent de gigantesques propriétés et ou 9 paysans sur 10 ne possèdent pas de terres arables, il est logique que ceux-ci demandent depuis des décennies une réforme agraire. Les organisations sociales progressistes qui luttent pour un accès juste à la terre, pour bénéficier de soins de santé de qualité ou qui s’opposent à l’octroi de concessions minières aux multinationales font les frais de cette impunité qui règne dans le pays.

Comble du comble, ceux qui s’attellent à dénoncer ces agissements criminels qui se déroulent dans ce climat d’impunité permanent, en paient eux aussi le prix fort. Pas plus tard que le 28 novembre, Elisa Badayos, responsable régionale de notre partenaire Karapatan, a été assassinée. Elle était en déplacement dans un village reculé pour y constater le harcèlement et les menaces subies par les habitants de la part de milices armées privées. Elisa a été tuée par arme à feu, alors qu’elle se rendait à la police pour y dénoncer les intimidations et tentatives d’obstruction que des hommes armés avaient tenues à l’égard de la délégation le matin même. Un leader paysan local est également tombé sous les balles.

La politique de lutte contre l’ennemi intérieur a toujours été, depuis l’époque du dictateur Marcos, l’argument invoqué par l’Etat pour justifier les violations des droits de l’homme contre tous les activistes. Mais il est symptomatique de constater que cette "guerre contre la drogue" est inscrite, pour la première fois en 40 ans, comme faisant explicitement partie du programme de contre-insurrection 2017-2022 du gouvernement philippin. Plutôt que de prêter l’oreille aux revendications légitimes des organisations sociales qui demandent une réforme agraire, l’accès aux services de base ou l’industrialisation, le gouvernement philippin choisit son camp et préfère les combattre sous le parapluie confortable de la lutte contre la drogue.

Le problème reste à résoudre

Le trafic et la consommation de drogue constituent sans aucun doute un très gros problème des Philippines qu’il faut bien sûr s’atteler à résoudre. Mais l’approche du Président Duterte est non seulement criminelle mais aussi inefficace. Il faut s’attaquer aux racines du problème plutôt qu’à ses conséquences. Si les conditions socio-économiques des Philippins ne s’améliorent pas sensiblement, il est certain que le problème de la drogue persistera, quelles que soient les mesures répressives mises en œuvre.

Les revendications légitimes de réforme agraire et d’accès aux services de base permettraient aux Philippins d’améliorer considérablement leur quotidien. Il est regrettable de constater que ce sont précisément ceux qui portent ces mesures progressistes (et ceux qui défendent ces activistes) qui sont entre autres visés par les exécutions extra-judiciaires de la guerre contre la drogue.

Fort heureusement, la violence et l’impunité des forces de l’ordre ne font pas reculer les organisations sociales philippines qui se battent pour une société plus juste. Au lendemain de la journée internationale des droits humains, nous saluons leur engagement inconditionnel à lutter pour faire respecter leurs droits.