Opinions
Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne. 


Quelle folie frappe l’Amérique de Trump ? Avec un allié pareil, l’Europe a-t-elle encore besoin d’ennemis ?


La Chine pour ses exportations d’acier et d’aluminium vers les Etats-Unis, Bang !

La Chine pour la propriété intellectuelle et la liberté d’investissement sans discrimination sur son marché, Bang !

La Chine pour la menace des téléphones Huawei pour la sécurité américaine, Bang !

L’Iran pour son programme nucléaire avec le rétablissement et le durcissement des sanctions, Bang !

L’Europe pour l’assujettissement de ses entreprises aux sanctions américaines contre l’Iran, Bang !

L’Europe pour le surplus commercial allemand, Bang ! Le monde entier avec le retrait de la COP 21, Bang !

Le monde entier et en tous les cas l’Europe avec l’ouverture de la concurrence fiscale au profit des multinationales américaines, Bang !

Les Etats-Unis tirent tous azimuts

Du jamais-vu. De l’inimaginable. Du franchement inquiétant. Le champion de la NRA (1) dégaine et tire dans tous les azimuts : contre ses rivaux, ses adversaires et ses alliés, pareil !

Après la libéralisation bilatérale compétitive, l’Amérique franchit une nouvelle étape vers l’unilatéralisme cru et brutal : représailles commerciales, extraterritorialité des normes américaines en matière de sanctions financières et d’impôt sur les profits, et blocage de l’Organe des différends de l’OMC par refus de remplacer les juges de l’organe d’appel. Avec un allié pareil, l’Europe a-t-elle encore besoin d’ennemis ?

Quelle folie frappe en effet l’Amérique de Trump ? Ou bien est-ce seulement le style Trump qui choque ? Car Trump ou pas, l’Amérique s’est placée aujourd’hui - comme la Grande-Bretagne avec le Brexit - dans un rapport suicidaire avec la globalisation qu’elles ont pourtant poussée ensemble.

Vieille recette des années trente

Le roi Philippe, l’autre soir au Palais de Bruxelles, devant l’Asian Society, suggérait une clé d’explication : "La stabilité internationale commence avec la stabilité interne des pays." Faute d’accepter de partager, par la redistribution, les gains de la globalisation entre gagnants et perdants de l’ouverture des marchés et du progrès technologique, l’Amérique n’a plus d’autre ressource que le protectionnisme : ramener les emplois aux Etats-Unis par le rapport de forces commercial, financier et fiscal. Vieille recette des années trente, du type tarif prohibitif Hawley-Smoot (2) et de leur effet domino dans le reste du monde, et de la guerre des monnaies qui s’ensuivit ! A l’époque, l’Amérique qui n’avait rien anticipé du danger de la montée des extrêmes en Europe, s’attaquait allégrement à son chômage en l’exportant vers le reste du monde.

Entre-temps, les États-Unis portés au rang de première puissance mondiale par la guerre 40-45, ont construit au lendemain du conflit, avec l’aide de l’Europe, un système multilatéral qui avait plus ou moins bien fonctionné jusqu’ici, notamment en absorbant la Chine (2001) et les pays de l’ex-URSS (2012).

Par ailleurs, la libéralisation multilatérale fondée sur la négociation et sur le droit a permis, ces trois dernières décennies, d’exploiter le potentiel de la révolution numérique pour pousser les entreprises du monde entier à organiser leurs chaînes globales de production à l’échelle du monde. Le monde d’aujourd’hui n’est donc plus celui des années trente : le droit multilatéral existe désormais et l’interdépendance technique créée par les chaînes globales de valeur est un facteur central d’efficience de la production mondiale.

L’Europe a un rôle à jouer

Mais qui, face aux errements dangereux de l’Amérique de Trump, est désormais garant de l’ordre économique libéral du monde ? Qui, sinon la Chine et l’Europe ? La Chine a un intérêt majeur à la stabilité du système multilatéral qui a ouvert les marchés à ses exportations et à sa quête de technologie. Mais son régime interne de crédit dirigé et ses subventions aux entreprises d’Etat sont-elles compatibles avec une concurrence loyale avec le reste du monde ? La réponse est évidemment non. L’intervention de l’Etat-Parti, pour des raisons qui tiennent aux équilibres internes - emploi, convergence régionale, montée en puissance technologique - est pourtant jugée centrale par Pékin pour la poursuite du miracle économique et la réalisation du "rêve chinois" de Xi JiPing. Il y a donc ici matière à une négociation musclée avec la Chine. Mais la Chine ne négociera pas sous la menace américaine. L’Europe a ici un rôle à jouer, dans un cadre multilatéral.

On croit rêver !

Encore faudrait-il d’abord que l’Europe elle-même ne négocie pas sous le chantage de Washington ! Difficile d’en être sûr : l’Europe, faute d’une défense commune, est plus que jamais dépendante du bouclier stratégique américain, et ses dirigeants sont enclins à avaler pas mal de couleuvres. Ainsi, c’est Trump qui a mis l’aberrant TTIP sur l’étagère, mais c’est pour y revenir aujourd’hui par étapes, en commençant par faire concéder à Washington des baisses de tarifs européens sur les exportations de voitures en contrepartie de l’abandon de la taxation de l’acier et de l’aluminium européens.

La Commissaire Malmström est tentée. On croit rêver. Comment justifier un tel traitement préférentiel de l’Amérique vis-à-vis du reste du monde ? Comment l’Europe pourrait-elle être naïve au point de se laisser embrigader de fait dans une coalition qui serait objectivement dirigée contre la Chine, sa seule alliée de poids pour la défense du multilatéralisme ?

Mais pour tenir tête à l’Amérique, l’Europe doit remplacer les Européens dans la négociation avec Washington. Un trio Macron-Merkel-May n’aurait aucune crédibilité sur les rives du Potomac où le "diviser pour régner" est de rigueur. Pour parler d’une seule voix sur le commerce dans le nouveau contexte atlantique, l’Europe doit réaliser son unité monétaire, stratégique et politique.

Ce n’est plus seulement le Brexit qui oblige les 27 à aller de l’avant. C’est l’Amérique sur le déclin et c’est la Chine qui monte !

(1) NRA : National Rifle Association, l’association américaine qui promotionne l’usage des armes à feu.

(2) L’un sénateur et l’autre membre du Congrès, tous deux républicains, ont relevé les droits de douane sur environ 20 000 produits importés aux États-Unis.