Avoir le véhicule vert

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Opinions

Maud BAY (HEC, Ecole de Gestion de l'ULg); Pierre OZER (Département des sciences et gestion de l'environnement, ULg); Dominique PERRIN ( Faculté des Sciences agronomiques de Gembloux); Martin WILLEMS (ingénieur, délégué syndical)

De plus en plus d'entreprises s'emparent des problématiques environnementales pour vanter leurs produits "plus écologiques". Il faut bien avouer que, suite au film d'Al Gore sur le réchauffement climatique et aux interventions très médiatisées de Nicolas Hulot sur l'urgence écologique, le sujet est très à la mode dans notre pays. D'autant plus qu'au cours des trois dernières années de divers constructeurs automobiles devenues très "vertes" nous incitent à remplacer notre ancien véhicule "polluant" par un nouveau, plus économe en carburant et donc plus propre également en émissions de CO2.

Certes l'argument est séduisant. Il faut cependant prendre garde de ne pas oublier que la production, le transport, le marketing et le démantèlement d'un nouveau véhicule émettent aussi beaucoup de CO2 et doivent donc être pris en compte dans le "bilan CO2" total de l'opération.

Prenons un exemple concret. Mon véhicule actuel est une Renault 5 essence d'une quinzaine d'années. Il consomme 7 litres/100 km et émet 165 grammes de CO2 par km parcouru. Je pourrais envisager de le conserver encore quelques années. L'autre option est un nouveau véhicule vanté par une publicité entendue à la radio. Il s'agit également d'un véhicule essence mais qui consomme 5,8 litres/100 km et émet 138 grammes de CO2 par kilomètre parcouru (1), soit 27 grammes de moins que mon véhicule actuel.

Est-il écologiquement profitable (en termes d'émissions de CO2) de faire le remplacement, ou vaut-il mieux attendre que mon vieux véhicule rende l'âme sachant qu'en outre les véhicules neufs à ce moment-là seront sans doute encore plus économes ? La réponse dépend du nombre de kilomètres que je parcours par an, de la durée de vie du nouveau véhicule et du sort qui attend mon ancien véhicule. Basons nos calculs sur une durée de vie moyenne des véhicules essence qui est de l'ordre de 150 000 km (2).

Sur cette base, si je parcours, comme la moyenne nationale, 10466 km par an (3), je garderai mon nouveau véhicule près de 15 ans. Après remplacement, j'émettrai donc 0,027 x 10466, soit 283 kg de CO2 en moins par an.

Mais je devrai également comptabiliser les émissions de CO2 liées à la production du nouveau véhicule (soit 5,7 tonnes2) sur 15 années, soit 380 kg de CO2 par an.

Le gain des émissions de CO2 lié à l'utilisation du nouveau véhicule ne compense dès lors pas l'émission de CO2 "annualisée" liée à la production du nouveau véhicule. Donc le changement ne se justifie pas. Autant attendre un peu, lorsque les véhicules seront encore plus économes, tant à l'utilisation qu'à la production.

Que déduire de cet exemple ? Que les émissions de CO2 liées à la production des nouveaux véhicules sont très significatives par rapport aux émissions liées à leur utilisation. Et donc qu'inciter les consommateurs à changer leur véhicule régulièrement sur des bases écologiques peut être trompeur. Un bilan individualisé s'impose dans chaque cas. Notons que dans l'exemple ci-dessus, nous sommes partis de l'hypothèse que je garderai mon nouveau véhicule 15 années, ce qui n'est peut-être pas l'objectif de chaque acheteur. Pour une durée de vie moindre, il faut que l'économie à l'utilisation soit plus grande encore.

L'ADEME (2) résume clairement les choses en faisant le bilan par km parcouru : "Compte tenu d'une "durée de vie" des voitures qui est de l'ordre de 150000 km pour les véhicules essence et de 200000 km pour les véhicules diesel, les émissions de fabrication contribuent alors pour 37±15 grammes de CO2 par km parcouru, selon le poids du véhicule et le kilométrage total avant mise au rebut". Il faut donc pour que le changement soit économe en CO2 passer à un véhicule émettant au moins 37 grammes de CO2 en moins par kilomètre, ce qui est énorme.

Ce qu'il faut exiger des constructeurs, ce sont certes des véhicules moins gourmands en carburant mais surtout plus "durables". Augmenter la durée de vie d'un véhicule de 50000 km, peut diminuer d'un quart, soit un peu moins de 10 grammes l'émission de CO2 par km liée à la production du véhicule. Ainsi, selon la FEBIAC (4), les voitures de société, parce qu'elles seraient remplacées typiquement tous les quatre ans et donc en moyenne plus récentes, seraient beaucoup moins polluantes. Cela n'est vrai que pour l'aspect "roulage". Car les progrès technologiques réalisés, aussi importants soient-ils, ne compensent pas les émissions de CO2 liées à la production des véhicules. Ainsi, de 1997 à 2005, la moyenne des émissions de CO2 par kilomètre parcouru des nouveaux véhicules commercialisés a diminué de 22 grammes (5), soit seulement 11 grammes tous les quatre ans. Donc, à raison de 50000 km par an durant quatre ans, un véhicule diesel de société "économisera" 2,2 tonnes de CO2 par rapport au véhicule précédent, alors que son "coût environnemental" de fabrication sera de l'ordre de 7,7 tonnes de CO2. (6)

L'augmentation du nombre de véhicules de société alimente la croissance du parc automobile, entretient la demande de production et de renouvellement de véhicules et de l'infrastructure routière. Ce qui se traduit comme on l'a vu ci-dessus en volumes impressionnants d'émissions de CO2. Cela renforce finalement la logique du "tout à la voiture", et donc le nombre de kilomètres parcourus.

Le meilleur moyen de limiter ses émissions de CO2 est de consommer moins de carburant : rouler moins, moins vite ou encore avec des voitures de moindre cylindrée. Dans le cas des conducteurs de véhicules de société, qui ne paient généralement pas eux-mêmes leur carburant, qui roulent beaucoup et avec des véhicules souvent gros et puissants, il est illusoire de vouloir justifier cette situation sur base d'arguments environnementaux.

Reste également à savoir ce que deviennent les anciens véhicules. Certains d'entre eux sont "recyclés". Mais comme nous le savons tous, nous vivons dans un petit village planétaire globalisé. Et dans ce microcosme, une partie non négligeable des nos vieux véhicules partent de nos latitudes vers l'hémisphère Sud pour profiter de leur préretraite. Et comme le CO2 ne connaît pas les frontières...

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