Opinions

Un témoignage du médecin généraliste Baptiste Beaulieu (1).

Aujourd’hui, je veux parler à toutes les personnes qui nous écoutent, qui souffrent peut-être de dépression et à qui de bonnes âmes viennent régulièrement recommander de, je cite, "se bouger pour que ça aille mieux ".


Dire ça à une personne déprimée est aussi absurde que si on balançait à un type avec un vitiligo, un psoriasis, ou de l’eczéma : "Mais frotte, ça partira !". C’est nul. Ça marche pas. Ça culpabilise et c’est tout.
Je suis médecin, mais je suis aussi romancier. J’ai demandé sur internet à mes lecteurs souffrant d’affections en tous genres de me donner un aperçu des phrases maladroites qu’ils ont pu entendre de la part de soignants ou de proches…

Par exemple, dire à une femme qui n’arrive pas à avoir un enfant qu’elle -je cite- "doit arrêter d’y penser, parce qu’on connaît la belle-soeur de la voisine de notre coiffeuse qui a enfin réussi comme ça, en arrêtant d’y penser !" ça ne marche pas. Mais surtout, en disant ça, on sous-entend que la femme est peut-être un petit peu responsable de son état, et que la fertilité est quelque chose qu’elle pourrait a priori maîtriser : "Ben oui quoi, si tu sais pas domestiquer tes follicules ovariens à 20 ans t’as raté ta vie…" Non mais est-ce qu’on se rend compte combien c’est violent pour une femme d’entendre ça?

Un malade faisait remarquer que c’est à peu près aussi débile que de balancer à un asthmatique : "Vas-Y Bruno !!! Respire profondément, ça va aller !". Bah non, imbécile, si je pouvais respirer profondément, je serai pas en train de faire une crise d’asthme !

Il y a derrière ces remarques cette idée qu’on pourrait contrôler/maîtriser son corps, son esprit, ses pensées. Pourtant, on ne dira pas à une personne souffrant d’un cancer "moi perso je te conseille de mieux contrôler ta prolifération cellulaire, mais bon, je dis ça je dis rien ". Alors, ne dis rien. Car en vrai, balancer à quelqu’un que son problème est dans la tête, ça ne console pas. Tout simplement parce que ce serait dans le pied, ce serait pareil. Ça reste à l’intérieur de nous et il faut batailler avec ça. Avec cet autre qui nous veut du mal. Cet autre qui nous ressemble, qui est nous. La dépression, c’est une méchante maladie auto-immune de la conscience. Ça existe, ça se mesure, avec des appareils compliqués, de l’imagerie compliquée, et ça se traite dans beaucoup de cas avec de vrais médicaments comme n’importe quelle autre maladie. "La dépression frappe au hasard : c’est une maladie, pas un état d’âme", écrit l’écrivain et poète Tahar Ben Jelloun. Et il a raison : si le bonheur était seulement affaire de choix, on vivrait tous dans un pays où les parkings des aéroports seraient gratuits, manger du chocolat ferait maigrir, et où David Bowie continuerait de chanter !

La réponse des malades

Alors, que dire? Là aussi, j’ai demandé aux malades. Leurs réponses ? D’abord, on ne dit rien. On écoute. Ensuite, il faut rappeler à la personne qu’elle n’est pas seule, qu’elle compte pour nous, qu’on est là quand elle veut, que si on est désolé devant sa souffrance, elle peut parler sans crainte de nous blesser, que ce n’est pas sa faute si elle a mal. Et qu’on peut l’accompagner chez le médecin.
Ah oui, et les internautes que j’ai interrogés étaient à deux doigts de rédiger une pétition pour ça : arrêtez de sortir cette phrase horrible, stupide, insupportable, pour quiconque a déjà connu un grand, un gros, un terrible chagrin d’amour : "Mais oublie-la !" ou "Arrête de penser à lui" ou pire encore "Un de perdu dix de retrouvés". Ben non, un de perdu, un de perdu.
S’il vous plaît arrêtez. Vraiment.

On est d’accord, hein ?


Ce texte est initialement publié sur le blg du docteur Beaulieu , "Alors voilà"