Opinions

Le 3 février dernier, dans ces colonnes, je me demandais ce que pourrait être le monde de demain(1): un monde dont le centre de gravité géostratégique se situera dans la partie est de l’Asie et qui sera marqué par la rivalité entre les deux grandes puissances riveraines de l’océan Pacifique. D’une part les Etats-Unis, qui feront tout pour maintenir leur leadership actuel et d’autre part la Chine, qui aspire à retrouver le statut de "grande puissance" qu’elle a eu pendant les dix-huit premiers siècles de l’ère chrétienne. C’est en fonction de ce dialogue transpacifique, matérialisé aujourd’hui par ce que d’aucuns appellent déjà le "G2", que les autres grands ensembles de la planète (Amérique du Sud, UE, Inde, Russie, Afrique, etc., qui se retrouvent en fait dans le "G20") devront définir des stratégies qui leur permettent de garder une capacité d’influence sur l’évolution du monde de demain.

A ce propos, j’indiquais combien l’UE me semble mal partie, car elle a été incapable de s’affirmer politiquement dans le nouveau cadre stratégique issu de l’effondrement de l’URSS et du pacte de Varsovie. Sur ce plan, l’UE a même tout raté: une redéfinition de ses relations avec les Etats-Unis; l’adoption de traités successifs aux exceptions trop nombreuses; un élargissement trop rapide mais surtout sans le moindre approfondissement de sa méthode de travail; la non-fixation de frontières clairement définies qui rend impossible l’élaboration d’une vraie stratégie commune; l’incapacité des responsables politiques à transcender le concept d’Etat-nation et de réfléchir à l’échelle de l’Europe. J’ai même l’impression que l’Europe se délite petit à petit et s’engage plutôt sur la voie de la balkanisation.

Le dernier sommet de l’UE illustre combien celle-ci reste un "nain politique". Deux points importants étaient à l’ordre du jour de ce sommet: la crise monétaire grecque et la stratégie économique de l’UE à l’horizon 2020.

Même si la création de l’euro n’est qu’une réussite partielle, car seuls 16 Etats sur 27 l’ont adopté et surtout car ceux-ci, jusqu’à ce jour, n’ont pas défini une véritable politique monétaire, l’UE a été incapable de régler le problème de l’aide à la Grèce "en interne" et après de longues palabres, a donc décidé de faire appel au FMI. Une occasion ratée d’affirmer son indépendance et plus encore la cohésion et la solidarité au sein de l’UE. Plus significatif encore, la gestion lamentable de l’élaboration du plan de soutien à la Grèce a même favorisé une spéculation qui a mis et met en danger la stabilité de la zone euro.

Quant à la nouvelle stratégie économique à l’horizon 2020, elle montre combien les Etats de l’UE sont souvent animés de belles intentions qu’ils ne réalisent pas. Rappelez-vous la stratégie dite de Lisbonne L’UE devait devenir la plus grande puissance économique du monde en 2010! Mieux vaut ne pas s’appesantir sur les résultats! L’UE fera-t-elle mieux en 2020? On peut en douter, car comment voulez-vous définir une politique économique cohérente au sein de l’UE si certains Etats refusent de "parler" fiscalité, modèle social, droit du travail, etc.

Quand on analyse les sondages réalisés à l’échelle de l’UE, on se rend pourtant compte qu’une majorité de citoyens européens souhaiterait une UE plus forte, plus unie. Beaucoup sentent que "leur" Etat, quel qu’il soit, est désormais bien "petit" dans notre monde globalisé et que seule une UE solide serait à même d’assurer leur sécurité, et ce, dans tous les domaines. F. Mitterrand, la veille de son départ en 1995, disait déjà aux Français: "La grandeur de la France dépend désormais de celle de l’Europe." Mais pour que l’Europe soit grande, c’est-à-dire soit une "puissance" qui compte, il faudrait que chaque Etat abandonne une part de sa sacro-sainte souveraineté nationale. C’est cependant ce que refusent obstinément la plupart des responsables politiques de tous les Etats de l’UE.

Dans les années à venir, l’UE va donc continuer cahin-caha:

- avec une Commission pléthorique, nombre d’Etats ne voulant pas perdre "leur" commissaire;

- avec un président du Conseil européen qui aura bien du mal à s’affirmer face aux chefs d’Etat et de gouvernement, surtout face à ceux qui se croient "grands" ou investis de responsabilités particulières et qui privilégient l’intergouvernementalisme (c’est-à-dire le rôle des Etats) au détriment de la Commission et du Parlement (c’est-à-dire la collectivité européenne);

- avec une représentante des Affaires étrangères (Lady Ashton) à qui on n’a pas voulu donner le titre de ministre -cela fait trop supranational- et qui va éprouver quelques difficultés non seulement pour trouver sa place entre le Conseil et la Commission, mais aussi pour mettre sur pied son "ministère" -pardon, son service européen d’action extérieure (SEAE)- tant chaque Etat y veut d’abord défendre ses intérêts nationaux. Lady Ashton a-t-elle d’ailleurs vraiment la fibre européenne? Il serait intéressant de voir comment elle abordera le problème de la défense européenne, car la Grande-Bretagne s’est toujours opposée au concept d’une défense européenne autonome. Il est pourtant évident que si l’UE veut avoir sa propre capacité de défense et de sécurité, condition essentielle pour prétendre être une "puissance", il faudra imaginer et mettre sur pied des structures spécifiquement européennes, bref quelque chose de comparable à ce dont disposent les Etats-Unis, la Chine, la Russie, etc. Sinon, que cela plaise ou non, au sein de l’Otan, les armées nationales européennes, trop petites et pour le moins hétéroclites -quelles que soient leurs valeurs opérationnelles- ne pourront jamais que jouer les supplétifs des Américains comme cela a été et est le cas en Irak et en Afghanistan.

Je me demande si le meilleur aspect du traité de Lisbonne n’est pas le renforcement des pouvoirs du Parlement européen. Ce serait un progrès si les citoyens européens comprenaient que les élections européennes seront, à l’avenir, les plus importantes auxquelles ils participeront, parce que le Parlement européen les représente à l’échelle de l’Europe et que c’est à cette échelle-là qu’on peut avoir une influence à l’échelle du monde. Il faut donc y envoyer les "meilleurs", c’est-à-dire les Européens les plus convaincus et non pas ceux dont on ne sait plus que faire à l’échelle nationale ou régionale.

Le nationalisme et une de ses dérives qu’est le régionalisme sont pourtant en train de "tuer" le concept d’une UE forte et de provoquer sa balkanisation de plus en plus inéluctable dans le monde de demain. A ce propos, le cas de notre pays est exemplaire.

La plupart des responsables politiques belges se proclament "européens". Un ami français me disait un jour combien il avait été impressionné par le livre de G. Verhofstadt "Les Etats-Unis d’Europe". Beaucoup de responsables politiques ont joué ou jouent un rôle important à la Commission ou au Parlement européen. H. Van Rompuy est devenu le premier président du Conseil européen. Mais, à l’échelon belge, tous ces responsables appartiennent aujourd’hui à des "petits partis régionaux" qui défendent essentiellement des "intérêts régionaux" et qui consacrent une énergie considérable à transformer presque tous les problèmes qui se posent au pays en conflits "communautaires". Face aux défis que doivent relever la Belgique et l’UE dans les décennies à venir, ces conflits sont pourtant dérisoires et il est décevant de voir tous ces responsables politiques, soi-disant européens se regarder en chiens de faïence au sein des "petites communautés" belges.

Lors des débats sur l’identité nationale en France, il a été suggéré de déployer un drapeau français dans toutes les écoles de France et de Navarre. Il serait peut-être utile que tous les enfants européens entrant à l’école cette année -de Helsinki à Séville et de Dublin à Nicosie- aient toujours sous les yeux le drapeau étoilé de l’UE. Car si cette génération-là ne comprend pas que son avenir, c’est-à-dire son mode de vie, son travail, sa sécurité, dépend davantage d’une UE plus proche du concept des Etats-Unis d’Europe que de celui de rassemblements "à la carte" des Etats-nations, alors elle doit s’attendre dans vingt ou trente ans, c’est-à-dire demain matin, à voir cet avenir décidé ailleurs qu’en Europe.

L’UE des Etats-nations est vouée à l’échec politique dans le monde de demain et plus l’UE s’élargira dans le cadre actuel, plus elle se "balkanisera" et perdra toute influence réelle sur la marche du monde.

(1) "La Libre" du 3 février 2010 : "Un autre monde en gestation".