Opinions

Anthropologue

Je voudrais décaler un peu le regard, considérer d'un point de vue imprévu les urgences qui nous traversent. Portant sur un apparent détail, l'objet de ce décalage n'a pourtant rien d'anecdotique. Car, au niveau de la négociation politique, il souligne la progressive disparition des balises les plus élémentaires. Je veux parler de la place démesurée accordée à M r Bart De Wever, et de la complicité objective - même quand il n'y a pas complaisance - inhérente au simple fait de s'asseoir à la même table qu'un tel personnage. Qu'on le souhaite ou non, cela lui confère de facto le vernis d'honorabilité et de crédibilité dont il a besoin pour sécréter son idéologie.

Mes propos ne visent nullement BHV ou d'autres points du même acabit - sans doute moins importants en eux-mêmes que l'effervescence qu'ils polarisent. Il y a, hélas, bien pire. Voilà quelques jours, après avoir qualifié de "gratuites" les excuses du bourgmestre d'Anvers auprès de la communauté juive (pour la participation des autorités de la ville à la mise en oeuvre du génocide), Bart De Wever s'est vu tancé par ses alliés politiques. Dans le contexte des actuelles négociations, le propos, il est clair, n'était pas habile. Il a donc présenté à son tour des excuses, mais qui - symptomatiquement - comportent des propos plus graves encore que ceux à l'occasion desquels il s'excusait. En effet, si les déclarations répercutées dans "Le Soir" du 2 novembre sont exactes, Bart De Wever - historien de formation - s'est dit "conscient de la controverse qui divise les historiens sur l'histoire de l'Holocauste, ces dernières décennies".

Jean-Marie Le Pen (auquel Bart De Wever ne semble pas insensible) a tenu jadis des propos similaires à propos des chambres à gaz. Mais Mr Le Pen, contrairement à Mr De Wever, n'est pas historien. Dans la bouche d'un historien de formation, laisser entendre que la question du génocide des juifs par les nazis prêterait chez les historiens à controverse, s'apparente déjà à un propos négationniste - qui plus est, particulièrement pervers dans sa formulation. En effet, mises à part quelques dérives pathologiques du style de René Faurisson, il n'y a en la matière aucune controverse historique de fond. Si apparence de controverse il peut y avoir, ce n'est précisément le fruit que de propos manipulateurs comme ceux du président du N-VA. Rien à voir avec la pratique du métier d'historien.

J'imagine, pour mieux faire entendre mon propos, une circonstance où un personnage officiel se déclarerait "conscient de la controverse qui anime scientifiques et théologiens à propos de l'âme de la femme". Formuler les choses de cette façon serait accréditer le fait qu'il est parfaitement possible que les femmes n'aient pas d'"âme" - que la question, en tout cas, mérite d'être posée. Rapportée au génocide hitlérien, une telle façon de s'exprimer participe du déni le plus insidieux.

Inutile de s'étendre sur les motivations de Mr De Wever. Sa démagogie est aussi destructrice que transparente : il est trop facile d'instrumentaliser les identités meurtries. Quelques politiciens ne tiennent hélas leur carrière que de ce fonds de commerce. L'important est ailleurs. Qu'on le veuille ou non : accepter de fréquenter politiquement Bart De Wever, c'est déjà le cautionner. Il y a un seuil qu'aucune Realpolitik ne devrait franchir. Un manque d'honnêteté tel que celui révélé par le propos sur ce "qui divise les historiens" donne le vertige. S'allier à quelqu'un qui n'hésite pas à maltraiter à ce point la vérité, c'est risquer la contamination. Négocier avec lui expose à sa toxicité.

Un dernier mot. De telles dérives ne sortent pas de nulle part. Les intransigeances autour de BHV sont sans commune mesure avec la désinvolture affichée de tant de francophones face aux préoccupations des Flamands. Appartenir à une culture foisonnante qui a frôlé la disparition, n'incline pas à la tolérance. L'expérience du mépris traverse les générations. Toujours fragiles, les identités deviennent violentes dès qu'elles se sentent en péril. Or, le risque de l'érosion culturelle n'est pas qu'un fantasme : en Flandre française, les habitants sont devenus incapables de prononcer jusqu'au nom de leur propre village... Le pire remède à l'assimilation reste néanmoins le repli identitaire. On sombre vite dans le folklore : chacun dans leur coin, Flamands et Wallons s'exposent surtout à mourir idiots.

Etant de ceux qui voient en Hugo Claus le plus grand écrivain "belge", je me demande de quel rire il ponctue le slogan du Nieuw-Vlaamse Alliantie : "Le fil rouge dans la vision du N-VA est la conviction qu'une société a autant besoin de valeurs morales que de valeurs matérielles."

Lire l'opinion d'Eli Ringer "Les excuses de Bart DeWever" dans LLB du 7/11/2007