Opinions

MARC JACQUEMAIN, FRÉDÉRIC HESELMANS, PATRICK ITALIANO ET DIMITRI DEFLANDRE, Institut de Sciences humaines et sociales - Université de Liège

Est-on d'abord Belge ou d'abord Wallon (ou Flamand) ? La question est régulièrement posée dans les enquêtes d'opinion et donne des résultats régulièrement contrastés entre la Flandre et la Wallonie: au nord, la majorité se sent prioritairement Flamande. Au sud, elle se sent prioritairement Belge. Mais est-ce la bonne façon de poser la question?

On sait qu'en matière d'opinion, la formulation des questions a un impact décisif sur la teneur des réponses obtenues. Or, en posant la question des sentiments d'appartenance en termes de «priorité», on donne l'impression que les identités sont en opposition: on serait soit plutôt Belge, soit plutôt Wallon (ou Flamand).

La plupart des théories psychologiques ou sociologiques montrent que l'identité obéit rarement à cette logique caricaturale et que les différents sentiments d'appartenance tendent plutôt à s'emboîter. La théorie invite donc à poser la question autrement: en proposant aux gens non pas de «hiérarchiser» leurs sentiments d'appartenance mais de les évaluer chacun indépendamment (en termes de fréquence, d'intensité, de valorisation...)

Le Centre d'étude de l'opinion de l'Université de Liège a eu l'occasion de mener ce type d'enquête à huit reprises au cours des quinze dernières années (1). Or, les résultats vont toujours dans le même sens: ceux qui se sentent le plus Wallons sont aussi, en majorité, ceux qui se sentent le plus Belges. Les sentiments d'appartenance ne se construisent pas en opposition mais en complémentarité: le sentiment belge et le sentiment wallon marchent la main dans la main.

La dernière de ces enquêtes, menée au début de l'année 2004, permet d'apporter quelques précisions. Parmi les 2500 personnes interrogées (échantillon exceptionnel à l'échelle de la Wallonie), seulement 14,6pc ont des sentiments d'appartenance contrastés: 11,8 pc qui se sentent à la fois fortement Belges et faiblement Wallons; et 2,8 pc pour qui c'est l'inverse. Si, en caricaturant un peu, on qualifie ces deux groupes de «belgicains» et de «wallingants», il y a donc dans la population wallonne moins de 12 pc de belgicains et moins de 3pc de wallingants. Le reste est composé de gens pour qui les appartenances à la Belgique et à la Wallonie convergent.

Creusons un peu: peut-on identifier les «belgicains» et les «wallingants» par des caractéristiques sociales ou culturelles particulières? Globalement, non: les uns et les autres semblent répartis de manière plus ou moins uniforme à travers les différentes catégories sociales. On notera tout de même quelques nuances significatives: il y a à la fois un peu plus de «wallingants» et un peu plus de «belgicains» parmi les diplômés du supérieur, ce qui tendrait à montrer que l'opposition entre identité wallonne et identité belge serait davantage une attitude intellectuelle. Il y a plus de «belgicains» parmi ceux qui sont issus de l'enseignement libre, ce qui traduit sans doute que les «piliers» de la société belge ne sont pas totalement étrangers à la configuration des identités. Enfin, au plan politique, la proportion de «belgicains» est sensiblement moindre parmi ceux qui se sentent proches du PS. Les autres partis ne se distinguent pas entre eux.

Mais rappelons-le, les uns et les autres ensemble font moins de 15 pc de l'ensemble des répondants! Il y a donc une autre façon de présenter les choses, qui est plus parlante: en distinguant ceux dont l'identité globale (wallonne et belge) est plutôt forte (57pc du total), moyenne (40pc du total) ou faible (3pc). Là aussi, la répartition dans l'ensemble de la population est relativement homogène, avec quelques différences marquantes tout de même: les sentiments d'appartenance forts caractérisent surtout les plus âgés, les moins diplômés et les croyants. Vu sous cet angle, on voit plutôt se dessiner une opposition entre un public «cosmopolite» (les jeunes munis d'un diplôme du supérieur) et un public davantage «attaché aux racines» (les plus âgés éduqués dans la tradition catholique).

Au total, les chiffres confirment bien que «d'abord belge» ou «d'abord wallon» n'est pas la meilleure façon de poser la question de l'identité, puisque seule une petite minorité de la population wallonne pense spontanément de cette manière. Certes la question n'est pas absurde mais elle est très orientée. Elle produit un «éclairage» particulier qui n'est pas innocent et conduit à une opposition artificielle. En choisissant une autre formulation, on produit un éclairage tout différent et probablement plus proche de la manière spontanée de penser de la majorité. Que se passserait-il si on adoptait une formulation de ce type dans les enquêtes flamandes? On ne peut exclure que dans ce cas aussi l'opposition entre «Flandre» et «Belgique» se dégonflerait, au moins en partie. Mais on sait que la façon de poser les questions dépend aussi de l'agenda des acteurs économiques, sociaux, politiques ou médiatiques. Qui, en Flandre a envie de découvrir une possible convergence entre sentiment flamand et sentiment belge?

(1) Enquête «Identités et capital social» réalisée par l'ULg pour le compte de la Région wallonne. Direction de recherche: Marc Jacquemain (ULg) et Jean Houard (IWEPS). Echantillon probabiliste de 2500 personnes interrogées par téléphone du 4 décembre 2003 au 16 janvier 2004.

E-mail: Marc.jacquemain@ulg.ac.be

Le sous-titre est de la rédaction.

© La Libre Belgique 2004