Opinions

L’émission conjointe de la RTBF et de la VRT sur la "Belgique, un pays inachevé" a présenté l’histoire des vicissitudes institutionnelles de ce pays depuis la Deuxième Guerre mondiale. On aurait envie de dire : encore une fois. Car cette manière d’écrire l’histoire belge est devenue la version standard qui se lit un peu partout; c’est l’histoire qui se construit autour des clivages entre entités linguistiques et autour des grandes séances de négociation qui ponctuent les relations entre communautés; le tout assorti de la question royale et de la question scolaire qui ont aussi leur composante linguistique. Et cette histoire standard - à quelques exceptions près - est décrite avant tout comme une histoire d’hommes, de mâles.

L’émission s’est conclue par les alternatives, proposées par le Pr Luc Huyse de la KULeuven, pour l’avenir. L’une consiste à considérer que la Belgique fédérale est un "work in progress", ce qui implique la poursuite de négociations et d’ajustements. L’autre alternative est le choix d’une voie confédérale; on ne voit pas bien d’ailleurs pourquoi elle ne serait pas aussi un "work in progress". Une autre, enfin, serait le "bye bye Belgique".

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Rien de bien neuf. Mais tout comme l’histoire standard, un volet important faisait défaut dans cette émission: celui de savoir sur quelles bases sociales et culturelles pourrait se fonder un avenir quelconque de la Belgique. On pouvait penser que ces bases allaient de soi. Telle était l’illusion d’une partie des francophones. Mais également des dirigeants flamands plus âgés. "On finit toujours par s’arranger", disait-on. C’est de moins en moins le cas.

Prenons les bases sociales et en particulier celles constituées par les classes politiques dirigeantes. Quelles classes politiques dirigeantes ont encore -et ce depuis trente ans- un regard, une vision, des intérêts qui se situent à l’échelle de la Belgique - et, au-delà, de l’Europe ? Combien d’entre eux dépassent concrètement, par leur expérience et leurs réseaux, le cadre de leur région ou de leur ville ? Ces leaders ne fournissent pas les bases sociologiques pour construire un devenir "belge". C’en est fini - à de rares exceptions près - des grands leaders libéraux, socialistes ou socio-chrétiens dont l’expérience politique, la hauteur de vue transcendent leur cadre social immédiat. Constater cela, c’est poser un diagnostic pour se demander comment construire de nouveaux leaderships au cas où quelqu’un s’intéresserait encore dans le concret au devenir de la Belgique, au-delà de déclarations générales.

L’autre base est culturelle et concerne le faisceau des horizons idéaux, des valeurs morales, esthétiques, des arrangements pratiques quotidiens qui ponctuent le vivre ensemble. On est renvoyé là au débat relatif à l’existence ou non d’une "belgitude". Peu importe le mot : la question est celle de la cohésion culturelle du pays. Question qui a été traitée par des intellectuels, mais qui a été peu intégrée par les politiques. Question que plus personne ne semble avoir encore envie de traiter. Elle semble devenue impossible en Flandre, marginale en Wallonie. Mais il s’agit moins de savoir si une belgitude existe ou pas (elle existe bel et bien, vue de l’extérieur), mais de savoir si on a une envie quelconque de la construire ou de la reconstruire. Car, comme toute réalité sociale, l’éventuelle belgitude n’advient pas ni ne disparaît par miracle ou par une quelconque évolution naturelle de l’espèce belge.

D’aucuns diront que ces questions font partie des nostalgies belgicaines (autre poncif de la manière de raconter l’histoire belge). Et les politiques, formatés aux négociations institutionnelles et à leur concrétisation dans des textes juridiques, trouveront ces questions sociologiques inutiles. Mais le fait est que, sans poser ces questions, il est inutile d’envisager toute nouvelle réforme et toute nouvelle négociation. Car à quoi bon négocier, pour quelles raisons vivre ensemble, sur quelles bases construire ce vivre ensemble, indispensables même dans un fédéralisme ou confédéralisme plus poussé?

L’absence des réflexions sur le mode de construire ou de reconstruire des bases sociales et culturelles se rencontre aussi dans les programmes des divers partis politiques pour les prochaines élections régionales. Au mieux, les uns parlent de la défense des francophones. D’autres proposent trois régions. Rien n’est dit sur les bases sociales et culturelles qui fonderaient le fait d’une vie belge commune.

Du côté flamand, la question du vivre ensemble est paradoxalement plus clairement posée le plus souvent en négatif, bien entendu. Au nom de l’efficacité, il faut réduire au minimum la Belgique, compte tenu que le moment de la séparation n’est pas encore venu. La pensée sur la Belgique est une pensée minimaliste, d’évaporation progressive.

Les débats sur les bases sociales et culturelles des entités politiques sont sortis en général du champ des intérêts intellectuels et politiques. Dans la perspective d’un découpage institutionnel à courte vue, on fait au mieux comme si cette question était de la "compétence du fédéral" et comme si les régions et communautés n’étaient pas parties prenantes alors qu’elles revendiquent une place dans des négociations à venir.

Certes, des termes comme "nation", " patrie " sonnent désuets; il faudrait en trouver d’autres. Mais au-delà des mots, c’est la réalité sociale qui compte. L’esprit mondialiste culturel et social est une preuve d’ouverture et d’abandon de nationalismes néfastes. Cependant, il faut bien savoir que, sans appartenance collective, vécue et tangible, peu importe si on la nomme nation ou autrement, il est difficile de construire des ensembles politiques. Et il est impossible de construire des démocraties, qu’elles soient à la taille d’un village, d’une ville, d’une région, d’un pays, d’un continent.

D’autant plus que, si on ne formule pas de manière renouvelée et urgente la question des appartenances collectives, ce sont alors des références ataviques, nationalistes, ethniques qui se manifestent : les extrêmes droites nationalistes s’engouffrent dans ce creux de la pensée politique.

Il faudrait une version complémentaire de l’histoire de la Belgique et un complément aux programmes des partis.