Opinions
Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, enseignant en relations internationales et auteur (*).

La fascination et parfois le complexe que les Belges ont par rapport à la France seront mis au placard en ce jour de match. Après le "Belgium Bashing", après l’enfer à cause du terrorisme, toute une société diversifiée est derrière ses Diables.

Depuis des années, les relations entre la France et la Belgique dans les médias tournent souvent malheureusement autour des questions de terrorisme. A l’échelle planétaire, tout le monde connaît la France, mais la Belgique ? Pour certains, ce pays est un mystère sur la carte du monde. Pour d’autres comme Donald Trump, elle est devenue avec sa capitale Bruxelles un trou noir, un "shithole" depuis des décennies, soit manifestement rien de très glorieux. Pour d’autres encore, elle est bien la cause de tous les malheurs que le continent européen traverserait depuis des années en matière de terrorisme et de sécurité publique. Ce qui est sûr, c’est que depuis trois ans, la Belgique souffre : en termes d’images, en termes d’unité nationale, et en termes de vivre ensemble. On veut la peau du pays de toutes parts, y compris de l’intérieur.

France, Belgique et terrorisme

Car il faut le rappeler, les terribles attentats qui ont frappé Bruxelles en 2016 ont ébranlé les certitudes d’un pays que tout le monde a voulu rendre coupable des drames notamment survenus à Paris. Un "bashing" qui avait ses raisons, mais que la raison a en partie démonté par la suite. Depuis, France et Belgique se sont soudées autour d’une forte diagonale de solidarité et de coopération (1). Une certitude : un petit pays ne peut pas tout face aux grands qui l’entourent, plus puissants et plus armés historiquement et politiquement parlant contre les menaces de ce type.

Aucun grand n’a vu venir la Belgique

Aujourd’hui, l’équipe nationale belge accède à la demi-finale de la Coupe du monde de football en Russie pour la seconde fois de son histoire (après 1986) et tous les regards sont portés sur cette petite équipe des Diables Rouges qu’aucun grand n’a vu venir. C’est déjà le paradis pour les Diables qui vont affronter la France. Bilan : même le Brésil est sorti du jeu, Neymar en tête au tapis, ce 6 juillet 2018. La fascination et parfois le complexe que les Belges ont par rapport à la France seront mis au placard en ce jour de match.

Pays de modestie et de compromis

Une étincelle, que dire une flamme, s’est peut-être produite qui peut rendre fiers les Belges de nouveau. Depuis dimanche dernier, à Bruxelles, nous sommes tous Belges, même ceux et surtout ceux qui ne le sont pas. Le peuple belge est debout. Cette terre d’exil et d’exode a toujours été le refuge des artistes, des écrivains, venus de France ou d’ailleurs. Même Thierry Henry finalement a trouvé un refuge dans le Royaume, ce qui n’est pas aujourd’hui sans inquiéter les supporters français.

Depuis des siècles, tous ces artistes maudits ou non cherchaient Outre-Quiévrain un peu de calme et de simplicité mais fuyaient également les difficultés rencontrées en France. Ce trait de caractère, soi-disant belge, de modestie et de compromis, fait que, plus de cinq ans après le lourd péril qu’elle a couru en termes d’institutions politiques et de réforme constitutionnelle en 2012, elle a survécu : survécu à la transformation politique, survécu à la menace islamiste, survécu… à la Coupe du monde de football à ce jour. Il faut se réjouir de ces victoires de l’instant.

Etre fort dans la diversité et dans l’adversité

Comme un enfant dont on a honte, la Belgique, qui accueille, excusez du peu, le siège des institutions européennes et le siège de l’Otan, devenait le mauvais élève de l’Union. Elle était ce pays tampon à la jointure des anciens grands empires de l’histoire. Certes, la Belgique est un pays jeune, qui n’a pas deux siècles, puisqu’elle est née en 1830. Elle fut l’un des pays les plus riches du monde pendant la révolution industrielle, et fut l’une des grandes terres d’immigration économique de l’histoire contemporaine de l’Europe : des Français, des Italiens, des Portugais, des Espagnols, des Congolais, des Marocains, etc. La richesse du pays est sa diversité. A la ville comme dans le sport. Il y a aujourd’hui à Bruxelles plus de 100 nationalités. Le monde est à Bruxelles. La preuve que l’on peut être fort dans la diversité et dans l’adversité. La première minorité étrangère aujourd’hui sont… les Français.

La magie du sport

Ce soir, l’équipe colorée des Diables Rouges a le feu aux fers : elle est unie, et tous les Belges de tous ces beaux horizons sont derrière. Le football procure cette magie : rien n’est acquis, rien n’est gagné, et pendant un mois, tous les pays du monde se ressoudent malgré leurs difficultés et leurs blessures. Je suis Français et réside depuis dix ans en Belgique. Dans quelques jours, c’est mon pays de naissance qui affrontera mon pays de destination. La France m’a fait, la Belgique m’a construit. Je soutiendrai l’équipe des Diables Rouges pour la demi-finale, moi qui ne suis jamais un seul match de football. Mais là, l’événement est trop beau pour être ignoré.

(1) Voir Asif Arif, Sébastien Boussois, "France Belgique la diagonale terroriste", Editions Jourdan, Bruxelles, 2016.

(*) Chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du Cecid (Université libre de Bruxelles), de l’Oman (UQam Montréal) et du CPRMV (Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence/Montréal).