Opinions

PIERRE-RENE MELON, Écrivain, «Pages arrachées au journal de Satan», Éd. Salvator, Paris, 2005 (1)

Ils ont osé! Ce 19 avril, les cardinaux de l'Eglise catholique ont franchi les bornes de la tolérance: ils ont élu un pape... catholique. Que le Dalaï-Lama soit bouddhiste ne scandalise personne; que le Grand Rabbin de Jérusalem soit fidèle aux préceptes de la Torah ne soulève nulle polémique; que des millions de musulmans revendiquent leur foi sur base d'un texte du VIIesiècle n'alimente aucune fronde; aucun mécréant n'oserait non plus traiter les prêtres orthodoxes de rétrogrades. Mais qu'un conclave de l'Eglise romaine élise un cardinal fidèle à la Tradition, voilà qui, apparemment, dépasse les bornes de l'entendement moderne.

L'Eglise catholique serait-elle la seule institution religieuse qui doive se plier aux injonctions de l'esprit du monde pour rester crédible?

A lire la presse internationale, il semble, en effet, qu'un véritable impératif moral se soit abattu sur l'Eglise. La sollicitude des athées, des agnostiques et des baptisés «progressistes» envers l'Eglise est particulièrement émouvante en ces temps de deuil et de transition; c'est dans ces moments-là que l'on compte ses vrais amis. Il paraît donc que, pour être vendable, l'Eglise devrait soumettre la Révélation aux lois du marché - l'offre et la demande -, comme un producteur de gaz ou une usine de cosmétiques. En réponse à ces admonestations, il faut dire et répéter cette évidence: l'Eglise est la simple dépositaire d'un trésor qui ne lui appartient pas. Son rôle n'est pas de dilapider le capital divin pour plaire au monde, mais de lui faire produire des intérêts à la banque de la charité: évangéliser, baptiser, partager la Bonne Nouvelle avec ceux qui veulent bien l'accueillir... Rien de plus, mais rien de moins.

Quelle autre religion soumet-on ainsi au harcèlement doctrinal? Aucune. N'y a-t-il pas quelque chose de douloureusement totalitaire dans cette sommation permanente à la mutation? Le symbole animal du christianisme, c'est le poisson, pas le caméléon.

En outre, comment ne pas relever la contradiction fondamentale qui apparaît au sein même du discours «de progrès». D'un côté, on prie l'Eglise de s'adapter en permanence pour être en phase avec l'«esprit du monde», d'un autre côté, les chrétiens sont priés d'éviter tout prosélytisme et de réserver leur foi à usage interne (la fameuse «sphère privée»). Question: à quoi bon s'adapter au monde si c'est pour s'en tenir éloigné? Que cela plaise ou non, l'évangélisation est un impératif indépassable: «Malheur à moi si je n'évangélise pas!» écrit saint Paul dans l'une de ses lettres. Libre à chacun de hausser les épaules. Libre à chacun de croire.

Autre reproche récurrent: Ratzinger est le «gardien du dogme», comme il y a des gardiens de zoo ou de prison. C'est oublier que les dogmes ne sont ni des éléphants blancs ni des espaces carcéraux; ils sont des fenêtres entrouvertes sur l' «univers invisible» comme le proclame le Credo. L'irréligion n'a-t-elle pas aussi ses dogmes fondateurs?...

Le nouveau Pape serait aussi un «conservateur», une sorte de gardien de musée patrouillant dans des couloirs sombres. Disons plutôt qu'il est fidèle et qu'il exerce son devoir de discerner entre le vrai et le faux, le bon et le mauvais, parce que l'erreur n'est pas le complément de la vérité mais son contraire, parce qu'on peut embrasser son frère sans embrasser ses erreurs et parce que ce qui est nouveau n'est pas forcément meilleur. Est-ce si difficile à comprendre?

Soyons francs: un schisme interne menace. L'une des tâches majeures de Benoît XVI sera sans doute de maintenir l'unité de l'Eglise devant les velléités centrifuges de créer ici et là, face au prétendu monstre romain, de petites églises humanistes autocéphales de Houte-si-Plout ou du Brabant wallon oriental, forcément sympathiques. Or, l'unité est le gage de la crédibilité: «Que tous soient un pour que le monde croie que tu m'as envoyé», dit Jésus. L'unité dans la vérité ou la dispersion dans le relativisme: il n'y a pas d'alternative. Le Christ n'a pas dit à ses disciples: «Vous êtes les néons des estrades», mais: «Vous êtes la lumière du monde» ; il n'a pas dit non plus: «Vous êtes la mayonnaise des restos du coeur», mais: «Vous êtes le sel de la terre» ; or, poursuit-il: «Si le sel s'affadit, il n'est plus bon qu'à être jeté dehors et piétiné par les hommes...»

Le grand piétinement aurait-il déjà commencé?

(1) À paraître. Également auteur d'«Épître de saint Paul aux chrétiens des Gaules, pastiche». Hors commerce. 1993; «Circonstances et motifs de la disparition de Ian Lears», roman. Éd. Lux, 2000; «Petit glossaire de la sous-France», pamphlet. Éd. Talus d'approche, 2000.


Le cardinal Ratzinger ayant collaboré au placement de verrous en matière de morale conjugale et d'ordination des femmes, les espoirs de voir l'once d'un changement sont éteints.

RAPHAËL JACQUERYE, Auteur de «Tempête au Vatican» (Éditions Racine et DDB)

Le conclave qui a été chargé d'élire le nouveau Pape a assisté vraisemblablement à la confrontation des cardinaux partisans d'une Eglise prête à remettre en cause certaines positions de Jean-Paul II et ceux qui les maintiendront. Si le pape défunt a ouvert certaines portes (dialogue inter religieux, actions pour la paix,...), il en a fermé d'autres (collégialité dans l'Eglise, dialogue oecuménique, place de la femme,...).

Les positions de Jean-Paul II les plus anachroniques ont d'abord été celles relatives à la morale conjugale et en particulier à la contraception dans le mariage. Du point de vue théologique, les bases de la position du Vatican sont d'une grande faiblesse. Déjà en 1966, la commission, qui avait été chargée d'éclairer le pape Paul VI, s'en était rendu compte et avait voté en faveur de la contraception dans le mariage. Paul VI, influencé par le cardinal Wojtyla, n'a pas suivi l'avis de la majorité de cette commission composée de cardinaux et d'évêques, et a publié son encyclique Humanae Vitae. On sait que Jean-Paul II durant son règne n'a fait que conforter la thèse pure et dure de cet enseignement.

Si les enquêtes auprès des catholiques en Belgique démontrent que 95pc d'entre eux considèrent que la position du Vatican dans ce domaine n'est pas acceptable, jamais un évêque n'a plus osé contredire le Vatican sous Jean-Paul II.

Je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi les évêques ont été si frileux quand ils évoquaient ces problèmes de morale conjugale et pourquoi ils n'osaient pas s'insurger contre la fracture, c'est un euphémisme, qui existe entre l'Eglise et la plupart de ses théologiens, entre l'Eglise et ses fidèles.

Il y a quelques années, un théologien très au fait de la politique de Jean-Paul II m'en avait donné l'explication. Tout évêque avant sa consécration doit prêter le serment de ne pas contester le Pape sur deux points importants: la contraception dans le mariage et l'ordination des femmes.

Dans ces conditions, un évêque qui aurait donné un avis dissonant aurait été considéré comme un parjure par ses pairs. Les sanctions disciplinaires pouvaient tomber sans coup férir.

On peut douter que le successeur de Jean-Paul II, de par son élection, délie les évêques de leur serment. Et pourtant, s'il est à l'écoute de nombreux théologiens moralistes, qui n'ont cessé de dire que la position du Vatican en matière de morale conjugale n'est pas défendable, il devrait revoir la doctrine.

Quant à l'ordination des femmes, énervé par cette question, Jean-Paul II a voulu mettre un terme à la discussion en déclarant que ce sujet était définitivement banni de l'Eglise catholique. Il comptait, ici aussi, par une décision autoritaire, lier tous ses successeurs à sa décision.

Dans la mesure où le cardinal Ratzinger, aujourd'hui Benoît XVI, a collaboré au placement de ces verrous, les espoirs de voir l'once d'un changement sont éteints.

Il est vain de penser que des évêques élèveront la voix pour faire entendre un discours dissonant. On est loin de l'époque où un saint Paul, opposé aux idées de saint Pierre et surtout de saint Jacques (le frère de Jésus), osait les contredire et clamer que dorénavant il n'y aurait plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni maître ni esclave.

© La Libre Belgique 2005