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Lundi 26 octobre 2009, Pier Luigi Bersani, cinquante-huit ans, a été élu Secrétaire du Parti Démocrate, principal parti de la coalition de centre-gauche italienne. Cette victoire est significative, parce qu’elle a été acquise dès le premier tour, avec plus de 53 % des voix face à Dario Franceschini (32 %), en charge ad interim du parti depuis la démission de Walter Veltroni en février de cette année. Le troisième candidat, Ignazio Marino, un chirurgien aux idées laïques fort marquées, a recueilli quant à lui près de 15 % des suffrages. Autre élément important : l’affluence aux urnes. Avec plus de trois millions d’électeurs dans le cadre d’une primaire ouverte, c'est-à-dire incluant tant les militants que les sympathisants, la participation dépasse largement les prévisions les plus optimistes. Les trois candidats ont d’ailleurs pointé cette donnée comme l’élément le plus significatif de l’élection.

Il faut dire que depuis la défaite électorale d’avril 2008, l’état de la gauche est déliquescent. Absente du débat politique, tiraillée par ses différents courants, orpheline d’un leader charismatique, elle avait été lourdement pénalisée lors des derniers scrutins électoraux. Les trois millions de participants sont donc clairement un signal positif pour le Parti Démocrate. Mais aussi un signe d’espoir pour la démocratie italienne, mise à mal dans ses fondements par le Premier ministre lui-même.

Le plus dur reste toutefois à venir. La semaine passée, le vote était réservé aux seuls militants régulièrement inscrits sur les listes du parti. S’il est heureux de relever que le vote des militants et celui des sympathisants ont produit le même résultat, la nécessité de fidéliser au-delà de l’appareil paraît aujourd’hui évidente. Pour ce faire, la priorité de M. Bersani sera avant tout de définir une ligne politique claire, identifiable par l’électeur. Rappelons, à cet égard, que le Parti Démocrate naît, en octobre 2007, de la fusion des Démocrates de gauche et des catholiques de gauche de la Margherita. Dans les faits, on y retrouve des représentants des trois mouvements historiques de la politique italienne : le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. Comme on peut s’en douter, la constitution d’une plateforme idéologique commune, dans ces conditions, n’a pas été et ne sera pas chose aisée.

Depuis sa création, les positions du Parti Démocrate sur des sujets aussi essentiels que la fiscalité sur le travail, les modes de redistribution par l’impôt, la sauvegarde et les modes de gestion des services publics, la réforme des pensions, le rapport à l’Eglise s’est révélée ambiguë. Sera-t-il désormais à même de parler d’une seule voix, d’offrir à l’électeur une ligne politique intelligible sur tous ces thèmes ? Jusqu’à aujourd’hui, cela n’a pas été le cas. Giulio Andreotti, sept fois Premier ministre sous la première République, aimait à répéter qu’un parti n’est pas seulement une machine à conquérir le pouvoir, mais aussi un lieu de "construction" de la conscience des militants et des cadres. Si l’on se penche sur les parcours de l’ancien leader communiste Massimo D’Alema, du catholique Francesco Rutelli ou du social-démocrate Walter Veltroni, on mesure pleinement les difficultés qui attendent M. Bersani.

Une autre des missions premières du nouveau Secrétaire sera de trancher le nœud essentiel des alliances. Sous l’ère précédente, la stratégie choisie fut celle dite de l’"autosuffisance". Pour Messieurs Veltroni et Franceschini, le parti devait se présenter face à l’électeur seul, sans nouer d’alliance, fort de son seul programme. Quitte à nouer ensuite des accords postélectoraux. Cette stratégie de l’"autosuffisance" se voulait la conséquence des échecs de l’Olivier dirigé par Romano Prodi, tombé à deux reprises par (entre autres) le bon vouloir des alliés d’extrême gauche. Toutefois, à l’instar des débats qui se posent au sein des gauches françaises et allemandes, ni le Parti Démocrate, ni le Parti socialiste ni le Sozialdemokratische Partei Deutschlands ne sont numériquement assez forts pour conquérir la majorité sans l’appoint d’alliés.

M. Bersani s’est d’ores et déjà déclaré hostile à la stratégie de l’autosuffisance. Son intention est de nouer des alliances afin de reformer un bloc numériquement à même de vaincre la coalition de centre-droit. Mais avec quels partenaires ? Faut-il regarder vers le Centre de Pier Ferdinando Casini, idéologiquement proche d’un Francesco Rutelli ? Vers le très médiatique Antonio Di Pietro ? Vers les alliés historiques de l’extrême gauche ? Seule la définition d’une identité propre, d’une ligne politique et idéologique claire - notamment sur les questions centrales de l’acceptation définitive du système capitaliste et de la laïcité - permettra de répondre à ces questions. Le même raisonnement peut d’ailleurs s’appliquer aux partis de Martine Aubry et de Franz Müntefering, eux aussi en mal d’identité et d’alliances claires.

Enfin, autre dossier épineux à l’agenda de M. Bersani : la définition de la nature de l’opposition à M. Berlusconi. Là aussi, cela fait de bien trop nombreuses années que la gauche italienne ne sait plus sur quel pied danser. Elle compte, d’une part, un certain nombre de partisans d’une politique de barrage systématique aux manquements démocratiques du Premier ministre. Par exemple, sur la justice, la mainmise médiatique, le conflit d’intérêt entre la fonction politique et les intérêts privés. Et même, plus récemment, sur le terrain de l’(im)moralité. Non moins nombreux sont, au sein du parti, les tenants de la thèse opposée, à savoir celle qui veut que l’on considère M. Berlusconi comme un opposant "classique" , fort d’une légitimité populaire considérable.

Cette indécision sur la tactique à adopter face à M. Berlusconi a valu, dès le début des années 2000, l’émergence sur l’arène politique d’un rival sérieux : Antonio Di Pietro. L’ex-juge de l’opération "Mani pulite" a en effet présenté à l’électeur une option politique claire, celle de la fermeté absolue, durable, parfaitement identifiable, et donc sécurisante. Mais elle a aussi valu l’érosion d’un électorat de centre-gauche déboussolé et la réélection triomphale, malgré un bilan économique et social catastrophique, de Silvio Berlusconi. Et par là même de ses alliés xénophobes de la Ligue du Nord et postfascistes d’Alleanza nazionale.

Comme on le voit, les dossiers sur le futur bureau présidentiel de Pier Luigi Bersani seront multiples et complexes. Ils relèvent certes de la stratégie interne du Parti Démocrate. Mais aussi de l’avenir de la démocratie italienne.