Opinions
Une opinion d'acteurs du secteur de la lutte contre la précarité (*).


Il faut augmenter les minima sociaux et renforcer les moyens de l’accueil et de l’accompagnement psychosocial du public précarisé dont nous nous occupons.


En Belgique près de 450 000 personnes (4 % de la population) nécessitent une aide alimentaire pour s’en sortir. Il y a quelques mois, à Bruxelles, plus de 4 000 personnes vivaient sans logement personnel, en rue, en centre d’hébergement d’urgence ou en squat (1). Face à l’augmentation de la grande précarité, nos organisations sont engagées dans un combat quotidien contre l’exclusion.

Les situations de précarité que connaissent nos publics se caractérisent par des problèmes multiples, souvent enchevêtrés, tels que l’absence de logement, la rupture humaine, sociale et familiale, les violences intrafamiliales, les errances urbaines, administratives et financières, l’inassouvissement de besoins physiologiques de base…

Au quotidien, nous pouvons être fiers de parvenir à maintenir nos actions, malgré les difficultés qui sont les nôtres. Parce que, pour l’heure, travailler dans le secteur de la lutte contre la précarité, en ce compris au niveau de l’action alimentaire, implique bien trop souvent d’avoir à lutter contre notre propre précarité. D’année en année, le combat revient à trouver le souffle nécessaire pour soigner notre propre subsistance associative. De faibles moyens mènent à devoir bricoler l’aliment, à tricoter nos fonctionnements de sorte à maintenir cohérente, dans le temps, notre action.

Mais pour que cette consistance trouve sa place dans l’esprit et l’estomac de notre public bénéficiaire, une prise en compte vigoureuse de la situation et un appui réel aux acteurs de première ligne sont indispensables. Car, au-delà de l’aide alimentaire de qualité, nos organisations consacrent leur temps à l’humain. Elles se veulent être des lieux de rencontre, des lieux de liens, des lieux de vie. Mais prendre soin de son public implique avant cela d’être en mesure de pouvoir prendre soin de soi. Cela passe par des moyens humains et matériels, par du qualitatif et du quantitatif concret, de l’assiette à l’associatif, en passant par l’assistance sociale.

Le bénévolat, cette volonté citoyenne de bien faire, bien qu’elle s’imbrique quotidiennement en nos murs, et que nos structures s’en trouvent pleinement bénéficiaires, jusqu’à l’adaptation même de nos actions, n’est aucunement une réponse pérenne à notre fonctionnement. Il s’agit là d’une adaptation de plus. Le recours à des travailleurs sous contrat article 60, sous convention d’insertion socioprofessionnelle avec les CPAS, offre une réponse partielle au besoin en personnel, mais très certainement incomplète.

En effet, les organisations d’aide alimentaire fonctionnant avec du personnel en insertion ont aussi une mission sociale supplémentaire : celle d’insérer le personnel sur le marché de l’emploi. Cette plus-value sociale ne peut se faire sans moyens supplémentaires.

Nous aimons à penser que nos cadres se veulent sécurisants, agréables, bienveillants. Nous sommes convaincus que nos murs et nos casseroles ont leur utilité quotidienne. Néanmoins, partir de l’idée que la précarité trouve déjà une réponse par le fait même de notre présence et que de ce fait, il n’y a plus rien à entreprendre, est un leurre. Apaiser la faim ou soulager des budgets par nature déficitaires, ne sont pas une fin en soi, il s’agit de moyens, de prétextes au lien que nous tentons de créer, de maintenir, d’honorer. Ne faire que de l’alimentaire au jour le jour n’alimente que de l’humanitaire à courte vue.

Nous ne nous arrêtons pourtant jamais au service du dessert. Les travailleurs sociaux ont leur place dans nos structures, mais ils ne la reçoivent que peu ou prou. Pourtant, en associant une réponse à un besoin physiologique de base à un accompagnement psychosocial et/ou administratif, nous augmentons le potentiel d’accroche de la personne à notre structure. Incidemment, c’est une accroche au système qui peut s’opérer aux moyens de nos entités à taille humaine. Parce que de l’aliment au ralliement d’esprits, l’action principale de ce quotidien est bel et bien celle d’offrir la rare préciosité d’un brin d’humanité.

Pourtant, nous voudrions ne pas être les seuls à penser au devenir de notre public. C’est pourquoi, nous en appelons à une action vigoureuse pour éliminer la grande précarité de nos villes, en commençant par donner à chacun et chacune les moyens de vivre une existence digne. A court terme, nous en appelons à augmenter les minima sociaux ainsi qu’à renforcer les moyens de l’accueil et de l’accompagnement psychosocial du public.

Dès lors que nos assiettes ne seront plus utilisées dans le cadre d’une survie urbaine, nous pourrons prétendre à l’étiquette du "restaurant sociable".

(*) : La Fédération des Services sociaux - Concertation aide alimentaire - L’ASBL Source - Le restaurant social "La Rencontre" - L’Ilot - Le restaurant social "Le Clos" - Le restaurant "Les Uns et les Autres" - Mission locale de Molenbeek - Le Comité de la Samaritaine - restaurant social "RestoJet" - service d’accueil de jour et restaurant social - L’ASBL Les Pissenlits Santé Communautaire à Cureghem - Le Réseau Santé Diabète - L’ASBL Nativitas : maison d’accueil de jour et restaurant social - Le restaurant social "Snijboontje" - La Fédération des Restos du Cœur de Belgique - L’Espace social Télé-Service - Le Centre de service social de Bruxelles Sud-Est.

(1) : https://www.lastrada.brussels