Opinions

Le vieillissement de la population un sujet dans l’air du temps, un "thème de société" avec lequel nos politiciens cherchent à séduire leur électorat en tombant malheureusement souvent dans la caricature d’une société qui peine à "prendre en charge ses vieux" comme tout fardeau lourd à porter.

L’espérance de vie a triplé en deux cent cinquante ans nous dit-on, avec une espérance de vie moyenne en 2009 située à 82,53 ans pour les femmes et 76,06 pour les hommes. De plus, si nous vivons plus longtemps, ces années gagnées le sont aussi en termes de mieux-être et de santé avec un âge moyen d’apparition des premières incapacités majeures se situant autour des 80 ans. Ce vieillissement prend également place dans un contexte de système de pension et de santé qui n’est pas si mal que ça!

Tout est donc fait pour que vieillir se conjugue avec bonheur, temps pour soi, bien-être, santé et relations sociales enrichissantes. Quelle victoire sur les années qui passent Et pourtant!

Paradoxalement, notre société est porteuse d’images très négatives sur la vieillesse, évoquant des notions d’inutilité, d’exclusion sociale et de dégénérescence. Les personnes âgées sont acariâtres, vivent en maison de repos, sont rigides et "vieux jeu", malades et dépressives voire démentes. Que d’ignorance présente dans ces idées reçues!

Cette attitude de discrimination envers les plus âgés est connue sous le terme d’âgisme. Elle minimise les différences individuelles, considère les personnes âgées de façon identique et attribue de manière généralisée à l’ensemble des personnes âgées les caractéristiques d’un sous-groupe de celles-ci. Tous les vieux se ressemblent, et on parle alors de la vieillesse, de la personne âgée (voire même parfois de la personne z’âgée) ou de l’Alzheimer. L’âgisme force l’homogénéisation et nie les richesses individuelles.

En conséquence de cet âgisme, la société pousse alors les plus âgés à avoir l’air jeune, à se comporter comme les jeunes, à parler comme eux et à faussement les "comprendre". La jeunesse réelle ou fictive est devenue l’argument suprême, en lien avec la spontanéité, la rapidité, l’impulsivité, l’immédiateté, la flexibilité au détriment des valeurs classiquement liées à l’âge telles que la réflexion, la prudence, la sagesse ou encore la transmission.

Dans ce contexte de refus du vieillir, "bien vieillir" se traduit alors par "ne pas vieillir". Ce qui consiste à gommer à tout prix voire à n’importe quel prix les signes du temps sur son corps, son cœur, son cerveau et sa façon de considérer la vie.

Et quel sort est réservé à ceux qui ne peuvent correspondre à cette obligation de jeunisme? Quelle culpabilisation de la société pour ceux qui échouent aux tests, sont bloqués aux niveaux de jeu inférieurs et perdent la bataille? Les "placer" tels des paquets en maison de repos? Les confier à des professionnels qui se doivent de réussir et de "prendre en charge" les vieux là où ceux-ci auraient échoué.

Définir et appréhender la vieillesse et ses vieux à travers l’unique accumulation de pertes et de deuils, c’est stigmatiser cette étape de la vie sous un angle de détérioration inéluctable, aride et triste chemin vers la mort. Perte d’un conjoint, de son activité professionnelle, de son rôle dans la société, de sa santé, etc.: tant de transitions qui, envisagées seules, laissent penser que les années à venir ne seront que souffrance et solitude.

Cependant, si mon propos, jusqu’à ce point, a bien été de dénoncer le jeunisme, il n’a cependant pas été de défendre naïvement et absurdement l’idée que les vieillesses sont entièrement belles et merveilleuses.

De plus, s’il existe un âge administratif pour accéder aux réductions pour les transports en commun, pour avoir le droit de prendre sa pension ou pour se voir rembourser de son vaccin contre la grippe, l’âge du début de la vieillesse reste difficile à situer. Correspond-il à l’âge de la prise de la pension? Un peu avant? Un peu après? L’âge d’entrée en institution? La borne chronologique s’avère fluctuante selon les sociétés et les groupes de référence.

Que dire alors de la définition du vieillissement? Le vieillissement normal caractérise la maturation de tout organisme vivant imputable à l’avancée en âge, avec perte et acquisition de savoirs. Par contre, le vieillissement pathologique résulte des changements consécutifs à l’agression d’une maladie ou d’un accident. Et comme il n’y a pas de vieillissement tout à fait normal, tout vieillissement devient-il nécessairement pathologique?

Cette question est très importante, car la vision du vieillissement exclusivement pathologique entraîne progressivement l’idée que la vieillesse est égale à la maladie, et qu’il est normal d’être malade, souffrant, seul et déprimé quand on est vieux!

Ce discours centré sur le médical fait alors insidieusement le lit des politiques et des façons d’accompagner les vieillesses.

En effet, si vieillir implique d’être malade, alors il faut former essentiellement des soignants, des techniciens du soin, mettre en place des procédures, créer des lieux de vie médicaux, baser le financement des institutions sur la dépendance. Quelle place alors pour la préservation de l’autonomie et de la liberté de choix? Quelle place pour la stimulation des capacités préservées et l’implication de chaque vieux, à domicile ou en institution, selon ses besoins, ses désirs et ses possibilités, dans sa toilette, dans l’organisation de ses journées et dans le projet de son lieu de vie? Quelle place pour la prévention de la dégradation physique ou mentale, pour la préparation au changement de lieu de vie, pour le soutien aux proches?

Si les institutions sont des lieux de soins calqués sur le modèle hospitalier avant d’être des lieux de vie et d’envie alors elles offrent aux résidents toute l’armada de l’hôpital: de grands bâtiments sur plusieurs étages spécialisés selon les pathologies, de longs couloirs bordés de portes identiques toujours ouvertes, une organisation des toilettes et une distribution des médicaments systématisées, une cuisine fermée, des télévisions en hauteur que l’on regarde couché dans son lit, finalement un lieu aseptisé, vide de microbes, de bactéries, d’odeurs et sans goût. Garantie de soins de haut de gamme certes, mais quelle place à l’individu, à son histoire, ses préférences, son chez-soi dans l’institution?

Néanmoins, je suis une optimiste! Depuis quelques années, je suis entrée dans les institutions, j’ai accompagné des proches et des professionnels, soignants ou non, j’ai formé des aides familiales et interrogé des personnes âgées. Toute cette récolte m’a fait prendre conscience de l’innovation en route dans ce secteur si normé. En effet, j’observe un intérêt grandissant pour l’individualisation de l’accompagnement des personnes âgées à domicile ou en institution. Que ce soit par la recherche des projets individualisés, l’élargissement des moments de repas, la création de commissions spécifiques de résidents, la formation continue des professionnels, la multiplication des staffs multidisciplinaires, l’implication de la personne dans son accompagnement à domicile, etc.

Ce qui importe, c’est la convergence entre les professionnels de terrain, les personnes âgées, les proches, pour revendiquer un accompagnement diversifié et individualisé, qui tienne compte des pertes certes, mais surtout des richesses et des capacités préservées. Un ensemble de voix unies monte plus haut, paraît-il. A bon entendeur...

Abandonnons donc cette notion de vieillesse homogène et uniquement malade. Projets de vie, envie, désirs, besoins, sagesse et transmission sont autant de termes qui peuvent se conjuguer au quotidien à tous les âges de la vie.

(1) Rens. : lebienvieillir@skynet.be ou 081.65.87.00

(2) Brochure disponible en pharmacies et chez les généralistes, sur le site de la Fondation Roi Baudouin www.kbs-frb.be ou par e-mail à l’adresse publi@kbs-frb.be ou par tél. : 070.23.37.28.