Opinions

Assistant à l'Université libre de Bruxelles (ULB) auprès du département de science politique et du centre de droit international.

La Birmanie (Myanmar) fait, depuis dix jours, la Une de l'actualité internationale. Le temps passant, ce sont moins les tragédies vécues par les Birmans que le refus de la Birmanie de laisser entrer le flot d'aide humanitaire qui focalise l'attention médiatique. Face à ce quasi-blocage des frontières, un vent de condamnation s'est levé dans la communauté internationale. Ce vent porte en lui le syllogisme suivant : l'aide internationale vise uniquement à sauver des citoyens birmans en détresse; or le gouvernement birman la refuse, donc le gouvernement birman veut la mort de ses concitoyens. Le gouvernement birman est ainsi aux mains de fous sanguinaires et barbares.

Prenons un instant pour décortiquer ce raisonnement. Deux précisions d'abord. D'une part, le gouvernement birman doit en effet répondre d'un bilan désastreux en termes de droits humains. Les répressions menées à l'encontre des moines et des manifestants réclamant une plus grande représentativité au sein de l'Etat birman sont encore dans les mémoires. D'autre part, c'est un fait, à l'heure actuelle des gens meurent alors qu'ils pourraient probablement êtres sauvés si l'aide internationale arrivait à bon port. Il est donc incontestable, si l'on fait primer la vie humaine sur toute autre considération, que l'attitude des Nations unies et des autres organismes capables d'aider les victimes est la bonne : il faut laisser l'aide humanitaire arriver aux personnes qui en ont besoin. Ces deux points ne sont pas contestés.C'est en réalité, comme souvent, la prémisse du syllogisme qui pose problème en ce qu'elle suppose que l'aide internationale proposée après cette catastrophe naturelle ne peut viser qu'à sauver des vies humaines et ne représente aucun danger pour la souveraineté et l'indépendance politique de l'Etat birman.

Accepter cette prémisse revient à faire preuve d'un idéalisme béat. L'aide internationale, surtout lorsqu'elle est diligentée par des organismes gouvernementaux tels que les Nations unies, l'Union européenne ou plus simplement les départements qui, au sein des Etats s'occupent des relations extérieures, est tout sauf une donnée apolitique. Arrivée pour aider les victimes, la communauté internationale ne se limite pas toujours à cet objectif. Il est par exemple de notoriété publique que l'aide internationale mobilisée au lendemain du tsunami en 2005 a été l'occasion d'une entrée en puissance des intérêts politiques et économiques des pays donateurs dans une région auparavant frileuse à leur intervention, et que ce tsunami a constitué le prétexte à une modification substantielle de l'organisation économique, politique et logistique des Etats touchés, en particulier le Sri Lanka. Le même type de pénétration d'intérêts étrangers a été observé au lendemain du cyclone Mitch dans les Caraïbes. Il s'agit d'une attitude classique de la part des pays ou organisations qui interviennent. Elle est par ailleurs totalement assumée, en tout cas par les dirigeants politiques américains. (1)

Accepter une aide est donc bien entendu un acte politique d'autant que cette acceptation revient pour le pays qui l'endosse à reconnaître sa position de faiblesse, message politique que les Etats ne sont pas toujours prêts à émettre. L'attitude de l'Inde, qui a refusé au lendemain du tsunami l'aide internationale qui lui était destinée, était d'ailleurs dictée pour beaucoup par la volonté de donner l'image d'un pays qui est dans le camp de ceux qui aident et non de ceux qui doivent être aidés.

En bref, accepter une aide internationale n'est pas un acte politiquement neutre. Bien que des gens meurent et que cela soit intolérable, il ne faut donc pas renoncer à un débat nuancé. Oui, l'arrivée massive d'acteurs internationaux sur le territoire d'un Etat est déstabilisante pour lui et, oui, l'aide octroyée par les organismes internationaux ne vise pas toujours à atteindre des objectifs aussi politiquement neutres que celui de sauver des vies humaines. Et, non, dire cela ne revient pas automatiquement à justifier l'attitude des autorités birmanes, ni à légitimer l'hécatombe en cours dans ce pays.

Si l'on s'ouvre à ce débat plus nuancé, on ne manquera d'ailleurs pas de remarquer que le gouvernement birman ne bloque pas toute aide extérieure, puisqu'il a ouvert ses portes au Comité international de la croix rouge (CICR), qui, depuis près de 90 ans a élevé le concept de neutralité politique et idéologique au rang de dogme(2).

De prime abord, il faudrait donc réécrire le syllogisme de la manière suivante. L'aide internationale est un facteur qui peut modifier les équilibres politiques en place en Birmanie; or le gouvernement birman refuse de voir ces équilibres bouger, donc il refuse toute aide susceptible de les modifier. Voilà qui semble davantage rendre compte de la situation actuelle et du traitement différencié qu'adopte le gouvernement birman au regard de l'aide internationale. Cette grille de lecture devrait aussi permettre d'empêcher la radicalisation des camps aujourd'hui à l'oeuvre entre ceux qui soutiennent qu'il faut abandonner toute action, puisque le gouvernement birman s'y oppose et ceux qui soutiennent au contraire que ce refus doit être dépassé par une intervention (humanitaire) militaire de grande ampleur, comme le laisse entendre Javier Solana. Il semble possible, comme la place qu'a prise le CICR le prouve, de séparer le débat sur les qualités du régime birman du débat urgent sur l'aide humanitaire.

1. La très engagée journaliste canadienne Naomi Klein a publié un ouvrage à ce sujet qui est à présent disponible en français. "La stratégie du choc : La montée d'un capitalisme du désastre", Paris, Actes Sud, 2008. Sur le site de l'auteur on découvre un court métrage promotionnel réalisé par le décidément très polymorphe Alfonso Cuaron, réalisateur d'un précédent opus moins politisé (quoique...) : "Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban".