Opinions
Une chronique d'Etienne de Callataÿ. 


L’espérance de vie a diminué aux Etats-Unis. Quelles sont les conditions d’une bonne santé ?


Souhaiter une bonne santé le premier de l’an laisse 364 jours pour agir pour une meilleure santé. La crise des opioïdes aux Etats-Unis en montre l’urgence.

L’économie européenne a repris des couleurs, les entrepreneurs ont recouvré le moral, l’investissement se porte bien, les Bourses sont en grande forme. Le langage de l’économie emprunte à la santé. Celui de la politique aussi. Ainsi, l’on dira qu’il faut être malade pour avoir porté Trump à la Maison-Blanche.

On ne croit peut-être pas si bien dire : l’Amérique est malade, avec un bulletin de santé qui contraste avec les bons indicateurs conjoncturels.

Aujourd’hui, l’espérance de vie non seulement est significativement plus basse aux Etats-Unis que dans les autres pays industrialisés mais, pour la deuxième année consécutive, elle y a diminué. Cela n’avait plus été observé depuis plus d’un demi-siècle. Angus Deaton, prix Nobel d’économie, et Anne Case ont mis en exergue que le taux de mortalité dans la tranche d’âge 45-54 ans avait fortement reculé au cours des 25 dernières années dans les pays a priori comparables mais que pour les Américains blancs non hispanophones ce taux avait significativement augmenté ! La classe moyenne américaine semble donc bien malade.

La principale cause avancée pour ces statistiques est la "crise des opioïdes". 63 600 Américains sont morts d’une overdose en 2016. C’est plus de morts en un an que le nombre d’Américains morts lors de l’ensemble de la guerre du Vietnam ! Cette crise est caractérisée comme ayant eu deux temps, d’abord celui des prescriptions médicales, ensuite celui de l’usage illégal de drogues, dont le fentanyl qui compte le chanteur Prince parmi ses victimes.

Quelles sont les causes de cette "épidémie" ? Christopher Ruhm (Université de Virginie) a tout récemment cherché à tester l’hypothèse qu’il s’agirait de "deaths of despair", des morts par désespoir économique. Des facteurs macroéconomiques, tels la crise de 2008, le creusement des inégalités ou le plafonnement du pouvoir d’achat, seraient-ils à la source du mal ? Sa réponse est clairement négative : l’évolution de l’environnement économique n’expliquerait au maximum qu’un dixième de la croissance du nombre d’overdoses depuis la fin des années 90. L’explication se trouve ailleurs, du côté de la disponibilité des produits, des comportements en matière de prescription et de l’éducation. Bien sûr qu’il faut souhaiter une amélioration des conditions économiques dans les régions les plus intensément touchées mais il ne faudrait pas attendre de celle-ci une diminution significative de la mortalité.

Si l’économie ne conditionne pas l’évolution de la science, des mentalités ou des structures familiales et sociales qui semble expliquer la crise des opioïdes, elle doit réfléchir au rôle des incitations perverses de type économique. Ainsi, l’appât du gain contribue certainement au succès des opioïdes et, plus largement, à des fléaux comme l’obésité ou les simples mais infernaux maux de dos qui frappent plus de 100 millions d’Américains. Le développement des drogues sur ordonnance doit aux intérêts particuliers de leurs producteurs et prescripteurs légaux. Et en amont, que penser, à titre d’illustration, de ces publicités pour les sodas faisant croire qu’il suffit de faire du sport pour pouvoir se permettre de les ingurgiter sans dégât ? De ces publicités pour automobiles qui cultivent la jalousie, "passion triste" disait Spinoza ? De ces actionnaires qui tolèrent des conditions de travail irrespectueuses ? De ces lobbies des perturbateurs endocriniens ? De ces managers à deux sous pour qui il faut forcer tout collaborateur à "quitter sa zone de confort" ? Comment envisager que la santé mentale et physique s’accommode de telles pressions ?

C’est fort bien de souhaiter la bonne santé à son entourage, mais la priorité est d’agir pour en créer les conditions !

(1) Université de Namur etienne.decallatay@orcadia.eu