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CHARGÉ DE RECHERCHE CAPRI UNIVERSITÉ DE LIÈGE

Associer les termes «bonne gouvernance et sécurité» n'est pas un réflexe inné pour nous, Européens. En effet, si ces notions se conjuguent avec plus ou moins de pertinence dans les zones instables de l'Afrique, d'Amérique latine ou d'Asie, où elles expriment une conditionnalité dans l'aide internationale au pouvoir politique local ; en Europe, les deux notions semblent fonctionner en parallèle. Non pas que la question ici touche à l'absence de démocratie, ou à l'inexistence de la sécurité.

Nos interrogations sont ici davantage de l'ordre de la symbolique militaire, de la profondeur de son expression, de l'efficience opératoire, de l'identitaire collectif. Comment finalement donner une assise, un socle idéologique, reconnu de tous, sur les valeurs associées à la future politique européenne de sécurité et de défense (PESD)? Quels sont les facteurs qui doivent nécessairement légitimer l'adoption de celle-ci? Comment les faire partager par les différents acteurs européens, les multiples opinions publiques nationales?

Car la question fondamentale, que chacun de nous doit intégrer, c'est que nous ne pourrons pas longtemps encore - sauf à imaginer de se passer d'une légitimité politique et morale - poursuivre l'édification d'une politique européenne de sécurité et de défense définie collectivement sans la faire débattre, et la faire partager, par les sociétés européennes.

Certes, l'intergouvernementalisme et les critères de confidentialité propres aux aspects de la défense nous ont habitué à bon nombre de contraintes souvent légitimes, imposées par la sécurité de nos militaires et la sûreté des missions.

De la même manière, les avancées en matière de sécurité et de défense en Europe le furent souvent dans un cadre restreint, par des initiatives engageant des personnalités politiques, ou par des ballons d'essais nationaux ou bilatéraux, dictés parfois par l'urgence des crises.

En outre, la dimension PESD, aussi essentielle soit-elle pour bon nombre d'entre nous - et malgré les avancées du sommet d'Helsinki entérinées à Nice au sujet de la future force de déploiement rapide -, reste encore, pour bon nombre de décideurs nationaux, un domaine de moindre importance par rapport aux départements sociaux, économiques, financiers et structurels. La sécurité et la défense, on y pense souvent, essentiellement quand on en a urgemment besoin, pour reprendre un africanisme.

Mieux, les gardes-fous, chausse-trappes et bon nombre de réticences intra-européennes entretiennent encore l'idée selon laquelle les seules valeurs associées à la sécurité européenne doivent reposer essentiellement sur le nouveau Concept stratégique de l'Alliance atlantique, exprimant par là-même le poids et l'influence transatlantique dans la définition de la sécurité.

Ces différents éléments réduisant la visibilité intra-européenne de la sécurité sont eux-mêmes bornés par un cadre à la fois rigide, contraignant, complexe, souvent incompréhensible pour les opinions, où s'articulent les jeux d'influences entre les diplomates, les politiques, les militaires, avec l'aiguillon que sont les ONG. La distance sémantique entre les gouvernants et les gouvernés en cette matière peut alors opérer. Ce, avec d'autant plus de vigueur que l'environnement international devient de plus en plus complexe à déchiffrer en matière de gestion de crise, alors que les repères post-guerre froide sont difficiles à appréhender.

Pire, alors que les valeurs de sécurité et de défense ne sont pas aussi visibles que l'Euro monnaie ou la culture, le risque est grand que cette distanciation aboutisse à une césure permanente entre les gouvernants et les gouvernés dans le champ de la sécurité, entraînant alors des phénomènes de délégitimation, rejet, incompréhension, refus d'intervention. Ajoutons-y le non-soutien lors d'opérations de gestion de crise, la sur-réduction des budgets de sécurité, la non-acceptation du risque, le repli identitaire national, le refus de solidarité dans l'épreuve, les tensions parlementaires ; sans compter la perte de lien entre le citoyen et le militaire professionnel ou la vision partisane des enjeux.

Dès lors, la gouvernance ne peut que poser la question de la sécurité de la communauté à laquelle elle doit s'appliquer, et non avancer uniquement à pas discrets dans quelques cénacles d'autorité. Après le marché commun et la monnaie, il va bien falloir convaincre.

La fameuse Charte constitutionnelle européenne qui pourrait voir le jour dans quelques années ne doit-elle pas aussi intégrer les concepts généraux de PESC et de politique de défense commune?

En effet, comment aborder dans le mandat la question du renforcement de la démocratie en Europe et l'accroissement de la légitimité des institutions, sans aborder ces paramètres dans le champ de la PESD? Pourquoi les notions de «défense» et de sécurité «extérieure» ne sont-elles pas considérées comme un droit fondamental? Si l'Union européenne a intégré le concept de gestion de crise (missions de Petersberg), si l'idée de Livre blanc européen de la sécurité et de la défense prend davantage de consistance, la légitimité finale ne pourra aboutir que par l'introduction de cette dimension sécurité et défense dans les futures chartes communes.

Aujourd'hui, en-deçà de la participation citoyenne qui, reconnaissons-le, dans le domaine de la sécurité et de la défense, est très réduite et à la carte, la question de la légitimité collective se pose dans le champ sécuritaire de l'Union. Les réponses fournies, les avancées engagées et leur adéquation avec les populations sur lesquelles elles reposent in fine, seront la base à partir de laquelle l'Union européenne disposera d'une légitimité politique et d'une autonomie stratégique enfin digne d'une Union politique. Si «l'esprit de défense européen présuppose un état d'esprit communautaire» (Alfred Grosser), l'objectif est bien d'assurer la convergence entre les opinions publiques et la politique de défense, en évitant les écueils que sont la naïveté et l'irresponsabilité d'un côté, la démagogie et la désinformation de l'autre.L'Union européenne, aux identités multiples, aux architectures internes, aux géométries variables, doit trouver ses marques et la complexité de l'exercice est bien présente. Certes, la dimension sécurité et défense restera, en Europe, et pour longtemps encore, une prérogative régalienne de l'Etat-nation. Mais dès l'instant où l'Europe de la défense se fait surtout par la coopération, par un processus d'intégration fonctionnaliste, sa légitimité politique et morale doit reposer sur un dosage subtil entre le volontarisme diplomatique, l'efficience militaire, l'identitaire collectif et la reconnaissance citoyenne. Fabuleux défi, s'il en est. D'autant qu'il est temps de sortir du déclamatoire, du proclamatoire, sans valeur juridique au profit d'un socle légitimé permettant une culture commune de l'action.

© La Libre Belgique 2001