Opinions

Une opinion de Francis Delperée, député fédéral, administrateur du Mémorial national.


A mi-distance de Bruxelles et d’Anvers. Un fort de guerre en 1914. Un camp de transit pour les prisonniers politiques en 1940-1944. Un lieu de torture aussi : une trentaine de bourreaux, des Belges à la solde des nazis, y ont sévi; ils ont été jugés et fusillés. Une prison encore pour les "inciviques" dans l’immédiat après-guerre.

Une statue d’Idel Iancelivici marque l’entrée d’un site impressionnant de sobriété.

Breendonk a été érigé en mémorial le 19 août 1947. Il y aura bientôt 70 ans. "Pour stimuler", disait la loi, "l’esprit civique" et sensibiliser la jeunesse à la cause des droits de l’homme. Chaque année, des cohortes d’élèves venus de tous les coins du pays parcourent la salle d’exposition, franchissent les ponts-levis, se rendent dans les cellules, s’arrêtent devant les gibets et les poteaux d’exécution. Ils mesurent le prix de la liberté et de la dignité. Et se disent : "Plus jamais ça. Faisons plutôt vivre la démocratie. Servons à notre tour la cause des droits de l’homme."

La tempête se lève

La loi fait du Mémorial national une personne juridique. Elle lui donne un conseil d’administration (avec l’ancien sénateur Fred Erdmann, j’y représente pour l’instant le milieu politique). Elle lui assure des moyens humains, matériels et financiers. Mais, aujourd’hui, le vent tourne. Pis encore, la tempête se lève. L’histoire, c’est le cas de le dire, vaut la peine d’être contée.

Au programme du gouvernement, la réorganisation d’un ensemble de services publics. Dont les institutions culturelles nationales (Elke Sleurs est à la manœuvre). Et un ensemble d’institutions liées, d’une manière ou d’une autre, à la Défense (Steven Vandeput est aux commandes).

Les cibles ? Je cite l’accord de gouvernement : "L’Institut géographique national, le Musée royal de l’armée, l’Office central d’action culturelle et sociale de la défense et l’Institut des vétérans-Institut national des invalides de guerre."

En réalité, la mécanique s’emballe. Le ministre de la Défense veut "rationaliser" la gestion de ces institutions, hormis l’Institut géographique. Pour être clair : il entend supprimer ces services, les fusionner et créer un nouvel organisme dont il assurerait la tutelle.

Surprise du chef

Surprise du chef. Il adjoint une institution à la liste de 2014. En stoemelings. Laquelle ? Breendonk, ni plus ni moins. Pas d’explication sur cet ajout intempestif. Pas de concertation, non plus avec le conseil d’administration. Tout au plus, un briefing (comme on dit à la Défense) au mois de juin pour annoncer les décisions et les calendriers. Et une information du même ordre en commission de la Chambre des représentants.

Breendonk est voué à rentrer sous terre. Le Mémorial national perdra sa personnalité, dans tous les sens du terme. Un dossier administratif parmi d’autres, à Evere. Un site militaire, comme Florennes ou Bourg-Léopold. Je ne tiens pas, je crois, un discours patriotard. Mais je me dis qu’à ce moment, Breendonk aura perdu son âme. En attendant d’oublier son nom.

L’on veut nous faire croire que Breendonk est un site d’histoire militaire. C’est un contresens flagrant, même si la Défense apporte à l’institution des moyens matériels et une subvention. Les victimes de Breendonk étaient des prisonniers politiques, pas des militaires. Les bourreaux de Breendonk étaient des SS allemands et des adeptes belges de l’Ordre nouveau. Le fort était l’orgueil de la Gestapo. En ce sens, il est un monument politique, au sens premier du terme. Il est un outil de formation à la cause des droits de l’homme. L’habit militaire est ici hors de saison.

Pas une pièce de Lego !

Je ne juge pas les intentions du gouvernement. Je préfère apprécier sur pièces. C’est dans cet esprit que je pose trois questions simples.

Un. L’éducation citoyenne - dont nous nous gargarisons tant - se concilie-t-elle avec une opération qui a pour objet ou pour effet d’oblitérer une part marquante de notre histoire politique ?

Deux. La préoccupation démocratique - autre thème d’actualité - va-t-elle de pair avec une opération qui jongle avec une institution comme une pièce de Lego que l’on déplace au gré des humeurs, bonnes ou mauvaises, de la Défense ? Sans considération pour les objectifs qui ont présidé à la création du Mémorial.

Trois. La cohérence de l’action gouvernementale - si souvent célébrée dans certains milieux - ne requiert-elle pas que chacun respecte en 2016 l’engagement de 2014 ?

Breendonk - je veux dire : les hommes et les femmes qui y ont laissé leur vie, leur liberté et leur santé - mérite mieux que des jeux de pouvoir. Le côté politique (dans le mauvais sens du terme) de l’opération en cours n’échappe à personne. Hormis à ceux qui, sur ce terrain-là aussi, gambadent comme des autruches. Ce n’était pas le style d’André Simonart, de Paul M.G. Lévy ou d’André Wynen.