Opinions

Ces derniers temps, on parle beaucoup de christianisme: pages entières de quotidiens, petite tempête à la suite de l’interview de Jean-Michel Javaux, prestation de l’archevêque de Malines-Bruxelles à la RTBF et ses réponses théologiques et morales complexes qui laissent sans parole des journalistes qui avaient cru poser des questions embarrassantes; et, pour finir, le protocole belge à réformer.

Beaucoup d’informations. Un peu dans le désordre. Souvent les mêmes questions, sans trop d’intérêt, car on connaît déjà les réponses. Informations qui permettent rarement de mieux comprendre ce que devient le religieux et de situer les débats ou les polémiques.

Un bref parcours de sociologie historique des religions permet peut-être un peu de recul: dans les deux derniers siècles, on pourrait distinguer 4 grands moments du devenir des expressions de fois religieuses, qui concrétisent leurs élans d’absolu et leurs utopies. Ces moments se chevauchent et s’entrecroisent en partie.

1Le temps de la "modernité". C’est l’avènement, au XIXe siècle, des sociétés capitalistes, industrielles, forgées par les cultures scientifique, technique, économique et portées par des nouvelles classes sociales. Sociétés et Etats nouveaux impulsés par l’Europe et les Etats-Unis: ils rompent avec le monde ancien. Ce monde vivait la religion comme une des clefs de voûte principales des destinées individuelles, de la vie collective et, souvent, des institutions. La Modernité casse cette construction. Les sphères de l’existence s’autonomisent et se dissocient du religieux. Les Etats et la vie publique rompent souvent avec fracas l’emprise des institutions religieuses. Les protestants avaient pensé depuis longtemps la distinction nette entre Etat et religion. L’institution catholique ne se réconciliera vraiment avec l’Etat, la démocratie et la culture moderne qu’au concile Vatican II, dans les années 1960. L’islam cherche encore une voie dans la Modernité.

Toutefois, en raison du rapport des forces en présence, s’établit une sorte de pacte. D’une part, on accepte que chacun ait et s’identifie à sa citadelle, à son pilier politique, culturel, éducatif, etc.: catholique ou protestante (de droite, de centre ou de gauche), socialiste, libéral. Les gens adhèrent à ces instances, s’identifient. C’est un temps d’identités fortes, toutes d’une pièce: on meurt pour des idées. On s’affronte pour des idées.

Mais parallèlement, même si on affiche son adhésion institutionnelle, c’est tabou de parler publiquement de sa foi, car pour faire vivre ensemble ces identités fortes, il vaut mieux les occulter dans les espaces communs.

Aujourd’hui, les commentaires politiques sur le religieux utilisent souvent et exclusivement ces lunettes. On pense en retard: d’autres eaux ont coulé sous les ponts du religieux.

2Les années 1945-1970 : le temps de l’éclipse. Les adhésions institutionnelles s’érodent: les églises, les temples, les synagogues et même les mosquées se vident. Mais aussi les maisons du peuple. La télévision et le consumérisme socialisent les gens et les jeunes de manière croissante. Ils tendent à remplacer les institutions fortes, religieuses ou non, issues de la Modernité. Dans les pays qui accèdent à l’indépendance, des enthousiasmes nationalistes collectifs semblent contrer cette tendance: mais c’est une apparence et souvent une mise en scène. Malgré tout, les piliers religieux se consolident: les partis chrétiens sont au sommet de leur succès.

Un sociologue des religions parlera de l’" éclipse du sacré ", au sens d’une disparition. Dans ces années-là, cela semblait évident et était signe de modernité. Des enquêtes américaines conduites dans le monde arabe vers la fin des années 1950, annonçaient la disparition de l’islam. Tout semblait annoncer la fin du religieux: c’était une parenthèse.

3Les années 1970 et suivantes : la double orientation du religieux.

Première orientation. La religion postmoderne. Quelque chose change en général et dans les mentalités à partir des années 1970. Faute de terme plus précis, la sociologie parle de postmodernité. L’industrialisation, le capitalisme, l’innovation s’amplifient. Mais la conviction des vertus de la science et des techniques est moins assurée. Les valeurs et les normes fortement énoncées dans la Modernité (idéologies, nationalismes, fidéismes) se relativisent. Les identités collectives et leur mode de construction sont moins affirmés. Les symboles deviennent des simples signes. On meurt pour des idées, mais de mort lente. On valorise plutôt le sujet, l’expression de soi, le vécu, le relationnel. Le religieux est pris dans le même courant. La Religion perd le grand R. Le Sacré perd le grand S.

Les sociologues des religions voient apparaître de "nouveaux" phénomènes religieux. Nouveaux culturellement: on redécouvre le corps chez les charismatiques; on mélange un peu tout dans le New Age ; on puise dans les multiples réservoirs religieux du monde. Nouveaux parce que l’emprise des institutions s’affaiblit: l’appartenance passe par des communautés choisies, flottantes et par des individus charismatiques ou médiatiques. L’adhésion à la norme s’affaiblit: on se fait une religion à la carte, en fonction de sa subjectivité; on se dit croyant si on en a envie, comme on se raconte dans sa sexualité.

Cette situation est avantageuse pour les religions. Des sociologues inspirés par l’économie notent que la sortie du monopole de quelques institutions et la diversification de l’offre de biens religieux, accroissent la demande. Le marché religieux est libéralisé : vive la religion.

L’interview de Javaux semble appartenir à cet univers culturel. Il a peut-être pensé qu’il pouvait parler de sa foi et de celle de la présidente du CDH à la manière postmoderne, comme il aurait pu parler des goûts respectifs pour les gâteaux au chocolat. Ces propos ont été lus avec les lunettes et les catégories de la Modernité, en termes de blocs institutionnels et de tabous. Le sénateur Josy Dubié réagit ainsi. C’est que la Belgique est encore structurée institutionnellement par des piliers hérités de la Modernité. Les institutions et pas mal de commentateurs retardent sur l’évolution du temps.

Deuxième orientation: pour diverses raisons, des courants réaffirment la totalisation du religieux, entre restauration de l’ancien et néomodernisme. Ils sont particulièrement visibles en islam où ils gagnent du terrain et s’affirment concrètement. Dans d’autres cas, également au sein du monde chrétien, juif ou hindouiste, on aboutit à des replis "sectaires" de toutes sortes : la totalisation se fait entre soi.

4Le tradi-postmodernisme. Peut-être qu’une nouvelle vision du religieux émerge. Elle n’est pas dans les catégories de l’affrontement propre à la Modernité. Ce serait plutôt dans l’esprit d’une émulation compétitive. Pas nécessairement dans le dialogue.

Cette tendance s’inscrit dans une certaine subjectivation postmoderne. Ce n’est plus la norme pour la norme, le dogme pour le dogme; mais la norme et le dogme parce qu’on les a choisis; la norme et le dogme acceptés selon le stade dans la construction de soi, tout en aspirant à un idéal. Les musulmans, qui ne sont pas encombrés par des notions de pureté sacramentaire, ont théorisé depuis longtemps cette adhésion selon le stade de la foi.

Simultanément, on réaffirme une identité consolidée qui s’inscrit dans la cohérence des traditions respectives. Tout l’enjeu est dans l’interprétation des traditions. Dans un monde immergé dans le bruit assourdissant de signes et de signaux, on redonne des repères sans retour passéiste: le succès de ces formulations nouvelles pourrait venir de là.

Dans cette tendance, on trouve par exemple, chacun à sa manière et avec des nuances qu’il faudrait apporter, certains courants salafistes en islam, des évangélistes, l’archevêque de Malines-Bruxelles (dans ses énoncés actuels, qui nuancent peut-être ceux d’il y a quelques années ainsi que les positions romaines).

Les débats autour du religieux (et autour des foulards islamiques par exemple) procèdent des ces diverses visions du religieux. Et la pensée religieuse continuera à évoluer.