Opinions
Une opinion d'Olivier De Schutter (IPES FOOD), Stéphane Desgain (CNCD - 11.11.11), Brigitte Gloire (OXFAM SOL), Noé Lecocq (IEW), Lien Vandamme (11.11.11) et Manu Eggen (FIAN).


Il restera possible d’utiliser des agrocarburants issus de cultures alimentaires jusqu’en 2030, dans les Etats membres. En Belgique, le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités.


Le 14 juin, le Parlement européen, la Commission et les Etats membres de l’Union européenne ont décidé de modifier les obligations européennes concernant les agrocarburants. Malgré des avancées, le pire n’est pas évité puisqu’il restera possible d’utiliser des agrocarburants issus de cultures alimentaires jusqu’en 2030, dans les Etats membres. En Belgique, le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités.

Pourtant les études les plus récentes et l’étude Globiom commanditée par la Commission européenne démontrent une fois de plus que ces agrocarburants ne sont pas efficaces pour réduire le réchauffement climatique. La dernière étude montre que les "biodiesels" produits à partir d’huile végétale (colza, soja, palme) produisent jusqu’à trois fois plus de gaz à effet de serre que le diesel issu du pétrole. Il est aujourd’hui impossible pour les consommateurs de refuser ces agrocarburants puisqu’ils sont présents dans tous les carburants à des taux compris entre 4 et 9 %.

La Belgique, un très mauvais élève

Concernant l’enjeu climatique, la Belgique traîne la patte pour revoir à la hausse la réduction des émissions de CO2 d’ici 2030. Alors que la France, l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, la Finlande, le Portugal, le Luxembourg, l’Espagne et l’Italie ont pris des mesures afin d’être cohérents avec l’Accord de Paris sur le climat de décembre 2015.

Par rapport au secteur des transports, la situation est encore pire. La Belgique est l’un des pays européens où le nombre de véhicules par habitant est le plus élevé, ainsi que le nombre de kilomètres parcourus en voiture (20 % de plus que les Français). Plutôt que de mettre en place une véritable politique pour diminuer la consommation de carburants, la Belgique préfère continuer à en subsidier l’usage via les voitures de société.

Lors des dernières négociations européennes sur les agrocarburants, la Belgique a défendu la possibilité d’utiliser le plus longtemps possible les agrocarburants produits à partir de nourriture : céréales et betteraves pour le "bioéthanol" et les huiles de palme, de soja et de colza pour le "biodiesel". La Belgique a obtenu, avec une majorité d’Etats membres, que ces agrocarburants puissent être utilisés jusqu’en 2030 à hauteur de maximum 7 %. Pourtant la Commission européenne proposait en 2016 déjà de les réduire à 3,8 %, voire les supprimer en 2030, consciente des impacts négatifs des agrocarburants sur l’environnement et la sécurité alimentaire.

Enfin, la Belgique ne s’est pas battue pour la limitation de l’utilisation d’huile de palme comme agrocarburant. C’est pourtant la demande croissante de cette huile et son importation massive par l’Europe (6 millions de tonnes/an) qui est à l’origine de graves déforestations. La moitié de cette huile importée se retrouve dans les réservoirs des voitures européennes. C’est pourquoi le Parlement européen a pourtant voté, en début d’année, une résolution demandant l’arrêt de l’utilisation d’huile de palme comme agrocarburant d’ici 2021.

Cinq fois plus de gaspillage

Le gaspillage alimentaire des ménages belges est évalué à plus de 20 kg de nourriture par personne et par an. De nombreuses campagnes de sensibilisation existent sur ce sujet mais aucune ne parle de limiter la consommation de carburant. Pourtant, en Belgique, les agrocarburants détournent de leur fonction nourricière 400 000 tonnes d’huile végétale et 600 000 tonnes de céréales et de betteraves. Cela représente 90 kg par personne et par an pour une politique climatique inefficace et une production d’énergie dérisoire.

Acteurs de l’ombre

On ne peut comprendre les enjeux liés aux agrocarburants sans connaître le double jeu mené par les organisations agricoles traditionnelles. Celles-ci défendent activement la politique de soutien aux agrocarburants ainsi que les objectifs contraignants qui assurent aux grands producteurs de colza des prix élevés en augmentant artificiellement la demande. Pour le Comité des organisations professionnelles agricoles qui représente le secteur européen, la culture européenne de colza utilisée comme agrocarburants permet de réduire les importations de soja en provenance du Brésil et d’Argentine, grâce aux tourteaux de colza. Mais cette organisation omet de dire que les importations européennes d’huile alimentaire ont explosé pour remplacer l’huile de colza maintenant utilisée comme carburant. Nous mangeons donc plus d’huile de palme parce que nous roulons en partie à l’huile de colza. Par ailleurs, il est regrettable que ces organisations ignorent les difficultés des éleveurs européens qui souffrent de prix élevés des aliments d’élevage à cause des agrocarburants.

Ne plus se cacher

L’accord européen du 14 juin présente une disposition importante : l’utilisation d’agrocarburants produits à partir de nourriture n’est plus une obligation.

Or c’est précisément derrière cette obligation que tous les ministres belges de l’Energie se sont retranchés depuis dix ans, même lorsqu’ils reconnaissaient son impact négatif. Demain, si la Belgique décide de mettre un terme à l’utilisation d’agrocarburants issus de cultures alimentaires, les règles européennes le permettront. La responsabilité des choix posés en matière d’agrocarburants repose désormais entièrement sur le gouvernement belge.

Face à l’absurdité des agrocarburants produits à partir de nourriture, ayons le courage de réduire notre consommation de carburants, de relocaliser, de développer les alternatives telles que la mobilité douce et de garantir des prix rémunérateurs aux agriculteurs sans tabler sur la destruction, artificiellement, de notre nourriture.