Opinions

Une chronique de Michel Claise.

Le compte à rebours a commencé. Terrible ! Irréversible ! Depuis la tentative de coup d’Etat ratée en Turquie, dans la nuit du 15 au 16 juillet dernier, le monde a les yeux tournés vers l’Empire ottoman et son grand calife qui organise de manière impitoyable la répression. Les purges ont commencé : 4 000 arrestations arbitraires, 50 000 personnes limogées, militaires, magistrats, enseignants, fonctionnaires, journalistes, sans compter la réplique brutale dans les rues par une violence orchestrée, le nombre des victimes n’étant pas encore répertorié. Jusqu’où osera-t-il aller ?

Les questions posées sont lancinantes : toutes ces personnes bénéficieront-elles d’un procès équitable ? La peine de mort va-t-elle être rétablie et appliquée de manière arbitraire ? Il se murmure déjà que ce coup d’Etat ne pourrait être qu’une mise en scène, destinée à justifier ces mesures qualifiées internationalement de "stupéfiantes". En quelque sorte, un autoputsch permettant au pouvoir en place de se renforcer après la vague d’attentats et de scandales subis par ses dirigeants. L’Histoire se reproduirait-elle ?

La nuit du 29 au 30 juin 1934, Himmler, Goering et Heydrich organisent un faux coup d’Etat destiné à réprimer l’aile populiste du Parti national-socialiste, symbolisée par la S.A. Des centaines de personnes sont assassinées, des milliers emprisonnées… La nuit des Longs Couteaux assoit définitivement Hitler sur le trône de pouvoir absolu, avec la reconnaissance du peuple qui voit en lui le sauveur de la Nation. Si tel était le cas en Turquie, ce serait terrible, car ni les minorités turques (intellectuels progressistes, laïques, démocrates…) ni les Etats du monde n’y pourraient faire grand-chose.

Parce que la population soutient son Président, qu’importe ce qu’il aurait pu commettre ou ce qu’il commettra encore. Mais on en est encore au stade de la rumeur. Par contre, une question importante est celle de la légitimité d’un coup d’Etat porté par une frange militaire, contre un gouvernement démocratiquement élu. Ah ! Quelle ambiguïté née du concept même de démocratie.

Les élections turques n’ont en rien été manipulées : c’est par la volonté des électeurs que le pouvoir islamiste et fort s’est installé à la tête du pays avec les conséquences que cela entraîne. D’ailleurs, d’une manière générale, les réactions internationales furent plutôt mièvres. Sans doute parce que le coup d’Etat a foiré et qu’il faut toujours et encore composer avec le pouvoir en place.

Ce ne fut pas le cas en Algérie, le 11 janvier 1992, lorsque l’armée écarta du pouvoir le parti islamiste FIS ou quand, le 3 juillet 2013, les forces armées égyptiennes écartèrent Mohamed Morsi. Parce que ces coups d’Etat furent réussis, eux ! Enfin, nous sommes en Belgique, un pays sans comparaison avec ce qui se passe à Ankara. Quoique…

Les mesures préconisées par le gouvernement touchent de plein fouet l’indépendance du pouvoir judiciaire. Au point que la sémantique du ministre de la Justice en soit imprégnée. Voilà que celui-ci parle publiquement de "service public judiciaire" et non plus de "pouvoir". Restrictions budgétaires, du cadre des magistrats, assimilation de ceux-ci à des fonctionnaires… La liste est longue, insupportable. Et récemment, suppression programmée des juges d’instruction. Le but paraît terrible : renforcer le pouvoir de l’exécutif ! Imaginez-vous une justice dirigée exclusivement par le parquet, alors que cette institution est hiérarchisée, sous contrôle du ministre qui a un pouvoir d’injonction positive sur les procureurs ?

La richesse de l’équilibre démocratique vient de la complémentarité entre la mission confiée aux magistrats du siège et les poursuites organisées les parquets. C’est en rompant cet équilibre que l’Exécutif s’assure un pouvoir absolu. Le même ministère n’a-t-il pas essayé de toucher au secret du journaliste professionnel à l’égard du renseignement ? Nous sommes loin des mesures prises par la Turquie contre ses magistrats et ses journalistes. Mais néanmoins, n’y a-t-il pas dans notre Belgique comme un parfum "d’erdoganisation" ?