Opinions

Etat calamiteux de l’enseignement belge francophone", avertit l’inspection. "Six élèves sur dix doublent en secondaire" affirment les statistiques : la Une des journaux est là pour nous en informer.

Que l’enseignement francophone se porte mal n’est pourtant pas un scoop, le diagnostic est largement partagé, mais les divergences apparaissent lorsqu’il s’agit d’en cerner les raisons et de proposer des remèdes.

Pour l’Inspection, la cause est entendue : le responsable actuel est le mauvais usage fait par les enseignants des compétences. Pour rappel : la pédagogie par compétence est la mise en place de "processus au cours desquels l’élève intervient activement dans la construction de ses savoirs". L’enseignant devient alors un gentil organisateur qui va mettre l’élève en "situation" afin qu’il parvienne à accomplir un certain nombre de tâches. "Apprendre n’est plus empiler des savoirs, c’est détruire, réorganiser ces savoirs qui existent déjà et en reconstruire d’autres." Il faudrait même "modifier la structure mentale de l’élève" (extrait d’un rapport d’inspection 03-12-2009). A ce stade, comment ne pas s’interroger sur les dérives totalitaires que pourraient générer de telles affirmations mais il s’agit là d’un autre débat : revenons-en à l’utilisation des compétences.

Celles-ci sont multiples : plus la compétence est spécifique - accorder des participes passés, conjuguer un verbe - plus l’apprentissage sera aisé. Mais la compétence peut être plus large, demander des savoir-faire plus complexes - analyser un texte, construire une argumentation. C’est ici qu’apparaît la limite de cette pédagogie et que le super technicien de la compétence doit montrer qu’il est d’abord un enseignant : quelqu’un qui a choisi un métier qu’il aime, lui permettant de transmettre des connaissances, certes en suivant un programme déterminé et des techniques conseillées, mais en utilisant aussi des méthodes qui lui sont propres.

Un cours, c’est bien sûr un lieu d’acquisition de savoirs, de savoir-faire mais c’est aussi - surtout ? - une relation entre les êtres humains qui ont leur histoire propre et il est indispensable qu’un lien s’établisse entre eux. Ce qui fait la réussite d’un cours se situe bien au-delà de la maîtrise de techniques, fussent-elles indispensables. Pour qu’il y ait transmission, il faut qu’il y ait dialogue entre l’élève et quelqu’un qui n’est pas un simple metteur en scène mais un adulte détenteur de connaissances et qu’il faut écouter. Pour un jeune, la construction de soi passe par la reconnaissance de l’autre et l’acceptation de l’altérité : SAVOIR - SAVOIR-FAIRE - SAVOIR-ETRE.

Mais alors, comment améliorer cet enseignement belge "calamiteux" ?

Les compétences peuvent, bien sûr, y figurer en bonne place, pour autant qu’elles ne soient pas érigées en dogme mais considérées comme des outils nécessaires.

Les inspections sont évidemment souhaitables, pour autant qu’elles soient le fait de "conseillers" pédagogiques et non de commissaires de la pensée unique.

Reste encore à parler des enseignants, qu’il est urgent de voir autrement que comme des privilégiés à horaires réduits et à vacances interminables. Comment des jeunes, si prompts à remettre les adultes en question, pourraient-ils respecter et accepter l’autorité de professeurs jugés, de plus, peu performants mais "ayant le souci de progresser" (d’après le rapport des inspecteurs pour l’année 2008-2009).

En vingt ans, les enseignants ont dû s’adapter à un nombre conséquent de réformes contradictoires, prétendant toutes détenir LA vérité susceptible de régénérer l’enseignement, la pédagogie par compétence étant la dernière en date. Au lieu de faire de l’enseignant le bouc émissaire de nos sociétés en crise, au lieu de l’infantiliser, de le culpabiliser, de le démoraliser (plus d’un tiers des jeunes professeurs quittent leur métier au cours des cinq premières années de leur exercice), il est plus que temps de prendre en compte ce que son expérience lui permet de proposer Il est plus que temps d’accepter l’enseignant pour ce qu’il est : un être autonome et responsable, capable d’inventivité pédagogique.