Opinions
Une opinion d'André Querton, ancien diplomate et écrivain.

Orphelin de guerre, Camus vivait dans une famille de migrants où l’on ne parle guère et ne lit jamais. Nous priverons-nous de la chance d’en découvrir de semblables parmi les migrants que nous aurons accueillis ?

Le hasard d’un départ en week-end impromptu m’a mené devant ma bibliothèque pour y trouver un livre à mettre tout de suite dans mon sac. Ce fut "Le Premier Homme" de Camus, roman inachevé et publié plus de trente ans après la mort de l’auteur. Je l’avais lu à l’époque et me souvenais de trois anecdotes, d’un ton si reconnaissable et d’une fraîcheur favorisée par cet état de premier jet.

Mais relit-on jamais un livre ? Je ne le crois pas; tout au plus lit-on un livre à nouveau. A neuf, parce que nous ne sommes plus le lecteur que nous étions à la première lecture et aussi parce que le texte, alors même qu’il est inchangé, résonne différemment selon l’air du temps. Car si Camus écrit cet ouvrage à la fin des années cinquante, il le fait en pleine Guerre d’Algérie. Et moi, je le lis à l’heure des grandes migrations qui traversent aujourd’hui la Méditerranée dans l’autre sens. "Le Premier Homme" est une évocation de l’enfance de Camus. Deux figures en creux dominent le récit : celle du père, mort en 1914 et dont on ne lui parle jamais, celle de la mère, à moitié sourde, murée dans une profonde ignorance, ne sachant ni lire ni écrire. Deux absences que l’auteur comble par un amour intense pour cette mère, toujours silencieuse, acceptant épreuves et pauvreté sans discours, mais non sans dignité, une dignité toute simple que son fils apprend avec pudeur à aimer elle aussi.

Les jeux d’enfants

Le père et la mère de Camus n’ont pas d’histoire. Ils sont issus de générations dont l’histoire n’a rien retenu et leur pauvreté les a rendus insensibles ou ignorants à leurs passés familiaux. Deux sentiments sans doute nés de l’exil et de la migration. Outre ses parents, Camus décrit sa propre éducation, son goût pour l’école, le rôle pivotal de son instituteur, Monsieur Germain, qui persuade cette famille illettrée d’accepter qu’il aille au lycée. Il a aussi ces pages superbes sur ses jeux d’enfants, la vie de quartier, qui préfigurent un amour passionné pour la vie, la terre et ses fruits, le soleil, que l’on retrouvera avec une plus grande sensualité dans "Noces" et qui enchantent tous ceux qui aiment la Méditerranée.

L’irruption de la violence

Camus est bien conscient que cette terre qu’il sent si violemment sienne ne l’est que du fait de la colonisation, que cette terre est bien celle des Arabes, mais aussi ressent-il sauvagement celle de ses parents qui y vivent depuis cent ans. Au prix d’un travail intense, ces gens s’y sont maintenus, la plupart dans une modeste pauvreté; au prix également de confiscations arbitraires et d’une exploitation intensive des indigènes. Une pyramide donc d’abus de droits, de violences quotidiennes, mais aussi de force de travail, d’abnégation. Les notes de travail du "Premier Homme" témoignent de l’irruption de la violence dans les années cinquante, des attentats, des choix affreux de certains de mener la guerre au cœur des quartiers et de leurs communautés. On sait que les opinions de Camus dans ce conflit algérien ont toujours été si délicates, si nuancées que les deux parties au conflit lui reprochaient son indécision ou l’accusaient de soutenir leurs ennemis. Je sais bien que je ne lis pas le livre que Camus a écrit; je replace ces phrases dans un monde tout différent.

Le monde bigarré de la jeunesse camusienne - cette pauvreté, ces gens de toutes origines avec lesquels on vit chaque jour dans la rue et les commerces, ces descendants de Français, d’Allemands, d’Espagnols ou de Maltais, ces Arabes qui sont pour la plupart d’éternels subalternes puisque le système le veut ainsi - n’est-ce pas le nôtre aussi ? Bien sûr, les circonstances semblent brouiller les pistes : dans nos villes, les immigrés viennent de ces terres du Sud de la Méditerranée et, à l’opposé des colons de jadis, certes pauvres eux aussi, ils ne détiennent aucun des privilèges exorbitants des colonisateurs. Comme les ancêtres de Camus, ils sont arrivés dans un pays nouveau avec une volonté de promotion individuelle et familiale, un courage admirable pour survivre à la tragédie de l’exil; comme la famille de Camus, ils disposent de peu de moyens intellectuels adaptés à notre monde, ils ne parlent ni n’écrivent couramment nos langues, passent leur temps à tenter d’éviter la misère. Ces migrants, fuyant sans doute la guerre, plus certainement aussi la misère et la perte de tout avenir acceptable, venant d’Orient, d’Afrique du Nord ou du Sahel, ont fait un choix, désespéré peut-être, mais devant lequel, avec Camus, je m’incline avec respect et émotion. Et leur choix m’interpelle et me contraint.

Les pièges de coexistences nouvelles

A leur égard, à l’égard de leurs enfants (et des nôtres, d’ailleurs), nous nous devons de jouer le rôle de l’instituteur de Camus, ce Monsieur Germain, en leur ouvrant les portes de l’éducation, de la connaissance d’où découleront la citoyenneté et le sens de la communauté, fût-elle bigarrée. Il n’y a pas d’alternative, si ce n’est de faillir à notre honneur et nos responsabilités. Pas plus que le Camus des années cinquante, je ne me cache l’âpreté que peuvent revêtir ces coexistences nouvelles, les pièges des mépris et des méprises, les tentations de ségrégation, d’abus de droits. Je crois que leur volonté de dignité, celle de la mère de Camus, est intacte, sous la misère des vêtements déchirés par leur long voyage ou leurs gilets de sauvetage, parce que je crois que l’homme, le premier tout aussi bien que le dernier, en est revêtu de toute éternité.

Ainsi donc, ce tout jeune Camus, orphelin de guerre, vivant dans une famille de migrants où l’on ne parle guère et ne lit jamais, se verra offrir un destin qui le conduira à recevoir le Prix Nobel de Littérature, il y a tout juste 60 ans, couronnant une œuvre fondamentale de notre époque.

Un homme sans passé, sans culture héritée, s’est acquis le privilège de devenir un Premier Homme. Nous priverons-nous, refusant d’y mettre le prix, de la chance d’en découvrir de semblables parmi les migrants que nous aurons accueillis ? Alors décidons de ne plus faire lire Camus à nos enfants. Marc Levy et Guillaume Musso suffiront à les distraire.