Opinions

Un carême au chocolat

Le carême nous prive de chocolat. Du moins, c’est sa réputation. Mais j’ai une autre proposition. Lisez donc !

On raconte qu’une pénitente venait chaque semaine trouver le futur saint Philippe Néri pour s’accuser de médisance. Le prêtre finit par lui demander d’acheter un poulet et de traverser tout Rome en le plumant, ce qu’elle fit. Mais elle revint s’accuser d’avoir encore médit. "Avez-vous fait votre pénitence ? - Oui, mon père. - Eh bien ! cette fois, je vous demande de ramasser et de me rapporter les plumes de votre poulet. - Mais c’est impossible, le vent les a emportées et dispersées… - Justement ! Il en va de même de vos paroles négatives."

La langue est la pire et la meilleure des choses, dit un dicton populaire. Cuisinée à la bordelaise, elle peut être excellente, mais quand elle se donne libre cours dans nos médisances et autres calomnies, elle fait des ravages. Que de critiques plus ou moins malveillantes habitent nos conversations et la toile multiplie la puissance de cette nuisance. "La langue est un petit membre et se vante de grands effets", nous dit saint Jacques dans son épître. Nous arrivons à dompter les animaux, fait-il remarquer, mais pas notre langue, pleine de poison mortel. "Ta langue est un rasoir effilé, artisan d’imposture", disait déjà le psaume 52.

Le pape François est encore plus sévère : "Faire des ragots, dit-il, c’est du terrorisme, c’est quelqu’un qui pose une bombe pour détruire l’autre avec la langue." En effet, celui à qui je m’adresse, ne pourra plus voir celui dont je lui ai parlé avec les mêmes yeux, car la médisance - et a fortiori la calomnie - aura orienté négativement son regard. La médisance mine le "vivre ensemble" ou, pour parler comme le grand rabbin Guigui, le "construire ensemble". Comment, en effet, travailler à une société meilleure si je réduis mes concitoyens au mal dont ils sont capables ou que je leur prête et que je casse leur réputation - sans que souvent ils puissent réagir, car on le fait rarement en face ? La calomnie est visée par le huitième commandement du Décalogue, qui interdit le faux témoignage. Or la médisance est de la même famille ! Un peu de vocabulaire. La médisance, c’est dire du mal des autres. La calomnie, elle, consiste à dire un mal inventé, qui n’est pas juste. Mais les deux sont très proches. La première, en effet, n’est jamais tout à fait juste, car qui peut dire qu’il a toutes les données en main ? Je crois que je sais mais je comble moi-même les trous de mon ignorance. Et qui sait évaluer à sa juste mesure le mal commis par l’autre et en connaît toutes les circonstances atténuantes, les résistances qu’il y a opposées ? C’est faux même quand c’est vrai, parce que ce serait réduire l’autre au mal que je dis de lui, et cela n’est pas vrai : il y a aussi du bien en lui. Je suis donc un faux témoin. De plus, qui suis-je pour juger ?

En fait, je me sers du mal que j’attribue à l’autre pour me mettre en valeur moi-même et prendre sa place dans le cœur des gens : regardez, moi je ne fais pas ça… Je suis si bien ! Chaque fois que je parle des autres, il est donc bon de m’interroger : et pourquoi donc ? Pour le mettre en valeur ou pour me glorifier ? On raconte que le vieux Socrate interrompit un jour quelqu’un venu lui parler de la conduite d’un de ses disciples. Il lui demanda s’il avait fait passer ce qu’il voulait rapporter à travers les trois tamis, ceux de la vérité, de la bonté et de l’utilité. La réponse étant négative, il lui dit qu’il préférait ne pas l’entendre et qu’il valait mieux oublier. C’est souvent ce que l’on reproche aux chrétiens : ils assistent à la messe et, déjà sur le parvis, ils critiquent les autres. Cette remarque est encore plus classique que la triade courante des croisades, de l’Inquisition et de Galilée. Et si on disait que cette année, on se passera plutôt de médisance ? Et gardons un peu de chocolat à portée de la main, histoire de nous le rappeler. Excellent carême !