Opinions

Dans son dernier livre, l'essayiste répond à bon nombre de procès intentés à la laïcité française. Pas question pour elle de renoncer à la "seule lumière réellement capable de nous éloigner de l'obscurité". Quitte à batailler contre les "démocrates" qui parlent plus volontiers de diversité que d'égalité.


Pourquoi faites-vous l’apologie de la laïcité française ?

Face à la tyrannie croissante de certains intégrismes minoritaires, on a le choix entre deux options. Soit on affirme la domination de la culture chrétienne, avec pour conséquences la fin de la sécularisation, le recul de nos acquis progressistes, des droits des femmes et des minorités. Soit on affirme une séparation mettant à distance les religions de la chose publique, avec cette fois pour conséquence de réinvestir l’Etat et la citoyenneté. C’est évidemment cette seconde solution que je prône, parce qu’à mes yeux, elle reste le meilleur moyen pour éviter à la fois la montée de l’intégrisme et du racisme.

Le modèle de la Belgique devrait-il s’inspirer de la laïcité française ?

Il ne s’agit pas de dire que tous les pays doivent adopter le même type de laïcité. C’est logique que chacun chemine selon son histoire. Si nous avons en commun d’avoir voté une loi contre le voile intégral pour des raisons d’ordre public et de sécurité, nos visions de la laïcité restent tout de même très différentes. Sans compter que la France est une république et la Belgique, une monarchie avec un système de Communautés. Ainsi, dans votre pays, la laïcité est quasiment devenue une philosophie, que l’on traite au même titre que le catholicisme, le protestantisme ou les autres croyances, et non un principe de séparation valable pour tout le monde. Toutefois, quand je me rends chez vous à l’invitation de différentes organisations, je ressens une vraie curiosité pour un principe plus séparatiste, une règle peut-être plus claire pour tout le monde, qui concentrerait les moyens des institutions vers le commun et la citoyenneté plutôt que vers l’organisation des différences.

N’est-ce pas dangereux de confondre la laïcité en tant que principe d’organisation et la laïcité en tant que valeur ?

Il ne s’agit absolument pas de placer une philosophie, par exemple l’athéisme, au-dessus des autres. Il s’agit, en revanche, de placer le respect de la loi commune au-dessus des croyances. De ce fait, l’Etat ne s’adresse pas aux citoyens en fonction de leur religion, ou de leur communauté religieuse, mais en tant que citoyens. Bien sûr, la médiation communautaire religieuse continue d’exister. Les élus locaux - les maires ou les bourgmestres - discutent avec les associations religieuses, y compris en France. Seulement, on veille à ce que ce ne soit pas une médiation supérieure à d’autres.

Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?

Trop de maires ont joué aux apprentis sorciers, en pratiquant le clientélisme religieux, en écoutant ceux qui crient le plus fort, au lieu de faire attention aux plus faibles - c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas forcément organisés de façon confessionnelle. S’ils ne veulent pas sacrifier le bonheur individuel dans leurs quartiers, les élus locaux doivent tenir tête aux revendications communautaires intégristes au lieu de céder. Il faut aussi que le citoyen en soit conscient et vote pour ces maires ou ces bourgmestres qui tiendraient bon.

Une telle réflexion vise-t-elle certains quartiers en France, mais aussi des quartiers en Belgique, comme Molenbeek ?

A chaque fois qu’un élu local cède à ce point aux revendications de gens qui sont sexistes, homophobes et racistes, en les laissant avoir autant d’emprise sur l’espace public et contourner la loi, c’est la citoyenneté qui recule. Je suis obligée d’avouer que cela fait quelques années que je refuse de donner des conférences publiques en Belgique pour des raisons de sécurité. Les radicaux que j’aurais à y affronter sont deux fois plus déchaînés que ceux que j’affronte en France. Ce sont les mêmes groupes mais, dans votre pays, il semble qu’ils se soient organisés sans que personne n’ose les affronter. Ou peut-être est-ce parce que le fonctionnement communautaire favorise ces poches de repli et de radicalité ? Cela ne veut pas dire que chez nous tout va bien, cette communautarisation est aussi en marche. Mais vous, vous avez malheureusement pris un peu d’avance. On peut encore décider tous ensemble de ralentir ce processus et se remettre à fabriquer de la citoyenneté.

Malgré vos arguments, la laïcité ne fait pas l’unanimité. Qui sont ses détracteurs ?

Si la laïcité n’avait pour ennemis que les intégristes religieux, ce serait très simple. Mais, outre ses adversaires, elle a aussi de faux amis. Notamment des faux amis identitaires. Issus d’une droite cléricale qui a toujours combattu la laïcité en France, ils font semblant de s’y être convertis mais, en fait, ils la considèrent comme un glaive à brandir uniquement contre l’islam. C’est une trahison totale de l’esprit de la laïcité, qui entend justement traiter tous les citoyens à égalité. Il existe, par ailleurs, d’autres faux amis, moins faciles à repérer, du côté des partisans d’un nouveau pacte laïc. On les retrouve à l’université, où d’éminents chercheurs écrivent depuis trente ans que le danger, ce n’est pas l’intégrisme religieux, mais le "laïcisme" ou le "fondamentalisme laïc". C’est un renversement de sens et de priorité inouï. Depuis 30 ans, ces universitaire, très complaisants envers l’islamisme, empêchent qu’on donne l’alerte et décrivent un monde à l’envers…

Un monde à l’envers ? C’est-à-dire ?

En France particulièrement, mais je sais que c’est aussi le cas en Belgique, depuis les premiers attentats qui nous ont frappés en 1995, nous n’avons cessé d’entendre des sociologues expliquer que tout était de la faute de la société et, essentiellement, une question de discriminations. Je ne dis pas qu’il ne faut pas lutter contre la pauvreté et les discriminations, bien sûr qu’il le faut, mais ce n’est qu’un aspect de la radicalisation. Les extrémistes religieux viennent de toutes classes sociales. Je pense notamment aux stratèges et aux cerveaux des attentats qui sont plutôt des gens éduqués ou qui viennent de pays musulmans où ils n’ont évidemment subi aucune discrimination. Même si on se concentre sur les petites mains du djihad, ceux qui se font exploser, la question sociale est rarement la meilleure des explications. Le moteur de la radicalisation, c’est avant tout une quête idéologique. Les radicaux cherchent à combler un vide dans leur vie. Ils ont besoin de vibrer et de trouver un sens à leur existence. Ce sens, depuis la fin proclamée des idéologies, c’est parfois l’extrémisme religieux. Surtout s’il va de pair, comme dans le cas de l’organisation Etat islamique, avec la promesse de voyager, d’occuper des maisons gratuitement, de tirer à la carabine, d’avoir un salaire et de posséder des esclaves sexuelles. C’est une aventure qui peut tenter bien des jeunes, surtout si, en face, on leur trouve des excuses et on leur oppose le vide de la compassion.

Un vide qu’on pourrait combler avec la laïcité ?

Il faut dire, haut et fort, que nous croyons nous aussi à quelque chose de très puissant et juste : la démocratie laïque. Il faut célébrer la beauté et la chance de vivre dans une société où la loi divine ne fait pas la loi des hommes. C’est le meilleur moyen de faire revenir ces radicaux en quête d’ordre et de sens.


Extraits du "Génie de la laïcité" paru aux éditions Grasset (336 pages)

"Le ‘modèle français’ de la laïcité est aujourd’hui pris entre deux feux, le fanatisme et le racisme, car il s’oppose aux deux."

"En Belgique, après les terribles attentats de Bruxelles, on s’interroge pour aller vers une laïcité plus séparative."

"La boussole laïque de certains fonctionne quand il s’agit de l’Eglise ou de la Manif pour tous, mais s’affole quand le même intégrisme, en plus violent, se revendique d’une religion minoritaire."

"Obnubilés par les facteurs sociaux, des universitaires en viennent à donner une interprétation déterministe du parcours des djihadistes. Comme si être potentiellement discriminés ou appartenir à une classe sociale modeste expliquait, en soi, le fait de rejoindre une idéologie meurtrière."

"Plus les terroristes tuent, plus des démocrates leur trouvent des excuses, quand ils ne se mettent pas à blâmer leurs victimes."


Contexte

Qui : Caroline Fourest est essayiste, éditorialiste, journaliste, scénariste, réalisatrice, cofondatrice de la revue "ProChoix" (féministe, antiraciste et laïque). Elle a écrit des essais sur l’extrême droite, l’intégrisme, le multiculturalisme et l’universalisme.

Charlie Hebdo : Ancienne collaboratrice de "Charlie Hebdo" de 2004 à 2009, elle écrivait sur l’intégrisme et la question du blasphème. Après l’attentat du 7 janvier 2015, Caroline Fourest n’a pas cessé d’exprimer sa solidarité. Lors d’une interview pour la chaîne britannique Sky News, elle a montré la fameuse une du journal "Tout est pardonné" et a été censurée. Elle a par ailleurs publié un plaidoyer en faveur de la liberté d’expression, "Eloge du blasphème" (Grasset).

Débat à l’ULB : En février 2012, Caroline Fourest devait participer à un débat autour de l’extrême droite à l’ULB mais la rencontre a été sabotée par un groupe d’intégristes musulmans, dont l’un a, depuis, fait l’aller-retour en Syrie. "J’étais attaquée par des islamistes ultra-virulents, se souvient l’essayiste. A l’université libre de Bruxelles, temple du libre examen, les radicaux sont arrivés à terroriser tout le monde. Il y a eu des sanctions, mais quand l’ULB devient un lieu où on a peur pendant que les islamistes, les radicaux, les pro-violents ont la parole dans toutes les universités d’Amérique et d’Europe sans inquiétude ni besoin de protection, on est en train de perdre des lieux pour défendre la démocratie. La démocratie peut-elle tolérer les intolérants ? Au point de permettre la mort de la démocratie ?"

Polémiques : La polémiste a récemment réagi à un billet d’Edwy Plenel sur le burkini intitulé "Un vêtement comme les autres" en affirmant que " soutenir le fait de couvrir les corps des femmes comme s’il s’agissait d’une ‘liberté’ et non d’un retour en arrière témoigne d’un esprit profondément réactionnaire ". Elle accuse également la rédaction de Mediapart de servir de " relais de la propagande de Tariq Ramadan et de ses alliés ". Depuis 2004 et la parution de son essai "Frère Tariq", Caroline Fourest dénonce le "double discours" de l’islamologue Tariq Ramadan qui serait progressiste avec les laïcs, fondamentaliste avec les musulmans.