Opinions

Une opinion de Corentin de Salle, directeur du Centre Jean Gol (le centre d'études du MR).


L'histoire sert à éviter de retomber dans les mêmes pièges. Mais, malheureusement, la gauche ne meurt jamais...


On prête à Milton Friedman la phrase suivante : "Les hommes tirent parfois leçon de leurs échecs, les gouvernements jamais". Alors que, dans un itinéraire individuel, on se garde généralement de refaire les mêmes erreurs, il est désespérant de constater que, souvent, les gouvernements réitèrent avec une sérénité amnésique les erreurs de leurs prédécesseurs (hausse des tarifs douaniers entraînant des tarifs de représailles, dépenses publiques excessives endettant les générations futures, hausse de l’impôt qui tue l’impôt, partage du temps de travail qui ruine la compétitivité sans augmenter substantiellement l’emploi, etc). Même s’il n’existe pas, comme on l’a longtemps cru, des lois gouvernant l’histoire, celle-ci nous enseigne des leçons que les décideurs sont tenus de prendre en compte.


Le drame, c’est que les mandataires sont rarement historiens : ils ont des préoccupations autrement plus pressantes. De leur côté, les historiens sont généralement très réticents à effectuer des rapprochements entre le passé et les questions politiques actuelles car le présent est une entité vivante et instable qui échappe à leur champ d’analyse.


Dès lors, il est rarissime qu’un homme politique, historien de formation, par ailleurs président du plus grand parti du pays, accorde huit pages d’entretien sur…l’histoire romaine.


Evidemment, plusieurs historiens, pas toujours de bonne foi, ont ergoté sur tel ou tel point et contesté l’interprétation des faits. Leur erreur est de croire que De Wever désire donner un cours d’histoire. En réalité, un homme politique qui parle d’histoire fait toujours de la politique. Quand De Wever parle d’Auguste et de la Pax Romana, il instrumentalise l’histoire pour faire passer un message : je n’ai pas l’intention de plonger la Belgique dans le chaos ces prochaines années. Il malmène évidemment la vérité historique car l’accouchement de l’empire romain fut violent. Cela dit, Auguste, politicien lui aussi, était coutumier de ces manipulations historiques. Avec Mécène, son complice, il inventa la propagande d’Etat : entre autres choses, il chargea Virgile d’écrire l’Enéide qui fait remonter les lointains fondateurs de Rome aux héros homériques. Son but ? Conférer, par ce procédé, une légitimité factice à l’empire méditerranéen qu’il était en train de fonder.


De façon assez malicieuse, De Wever en profite pour démolir des idées toute faites qui circulent sur son parti.

"Le nationalisme, c’est le repli sur soi": comme l’empereur Claudius, De Wever plaide au contraire pour une "citoyenneté inclusive, ouverte, chaleureuse".

"La N-VA est raciste": son président estime que, à l’instar des Romains gouvernés par Septime-Sévère, il n’aurait pas de difficultés à accepter qu’un Premier Ministre soit d’origine nord-africaine.

"La N-VA est un parti extrémiste": De Wever s’oppose à la conception tragique de l’histoire ; selon lui, Antigone, modèle d’Alexis Tsirpas, est une héroïne d’extrême-gauche et elle finit par se pendre. Faut-il mourir pour ses idées ? Non, dit De Wever, mieux vaut se montrer pragmatiques car on n’a qu’une vie. Etc.

Faut-il le croire ? Chacun jugera. Quoi qu’il en soit, le procédé est habile. De Wever n’affirme pas. Il suggère. Demeurer ambigu est une force en politique. Au surplus, cela dispense de mentir. Par ailleurs, les gens adorent les histoires. Raconter des histoires a quand même autrement plus de saveur qu’égrener des indicateurs économiques et débiter les phrases creuses sacramentelles. Notons au passage que tout ceci souligne l’absurde et irresponsable stupidité de la FWB décidant de supprimer le cours d’histoire et de liquider en douce le cours de latin dans l’enseignement secondaire : un bagage historique permet aux gens de résister à la propagande politique.

De la fondation de Rome à la chute de Byzance, cette civilisation s’étend sur pas moins de 2.200 ans. En magasin, il y a donc de quoi alimenter n’importe quelle idéologie. Mais le politicien aurait tort de penser que l’histoire sert uniquement à justifier son action. Etudier l’histoire sert avant tout à éviter de retomber dans les mêmes pièges.

Pour ma part, une idée forte se dégage de l’histoire romaine : celle que Montesquieu expose dans ses "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence" . Si l’Empire s’est effondré, ce n’est pas à causes des barbares mais parce que, bien avant, les Romains avaient perdu leur liberté.

Les Romains furent grands parce que, dès le départ, ils furent un peuple libre et se battirent pour conserver leur liberté. Libres dans une société esclavagiste s’entend. Libres dans un Etat qui respectait le droit mais qui ignorait les droits de l’homme. Cette "libertas" leur permettait de se prévaloir d’un ensemble de droits individuels consacrés dans la Loi des XII Tables. La République romaine fut une société libérale et prospère qui attirait les individus des peuples voisins désireux d’accéder à cette citoyenneté romaine leur assurant protection de ces droits fondamentaux. Ladite citoyenneté fut par la suite étendue aux peuples d’Italie et puis à l’Empire tout entier. Aussi longtemps que régnèrent la liberté économique et commerciale dans l’Empire romain pacifié, ce dernier prospéra dans toutes ses parties.

Hélas, le passage de la République à l’Empire sous Auguste coïncida aussi avec un recul important des libertés, l’autoritarisme, le culte de la personnalité et le dirigisme économique. Concentrant dans leurs mains à la fois l’ancienne puissance consulaire et tribunicienne, les empereurs contrôlaient le trésor public. Ils s’attachèrent la plèbe par des distributions de blé et la création de théâtres, de cirques et de jeux publics. La pratique du capitalisme de connivence au profit de grandes familles se fit au détriment de la classe moyenne qui finit par disparaître à mesure que le principat s’acheminait vers le régime du dominat. C’est à cette époque, déjà, que l’on décida de donner du travail au peuple par la réalisation de grands travaux publics inutiles.

L’historien Ramsay McMullen a démontré que, à mesure que l’Etat s’accroissait et que la bureaucratie s’amplifiait, la corruption s’installait à tous les étages. Avec une économie italienne qui périclitait, les empereurs entreprirent de rançonner les provinces de l’empire, écrasant ces dernières de tributs et en adoptant des politiques protectionnistes qui enrayèrent le libre-échange. Sous le dominat, la pression fiscale se fit maximale.

Montesquieu cite Lactance, père de l’Eglise : "A ce moment-là, le nombre de ceux qui recevaient commençait à être plus grand que celui de ceux qui payaient, et l’énormité des charges était si grande que les colons furent contraints de déserter, et les cultures se transformèrent en friches."

L’historien Philippe Fabry n’hésite pas à parler de "socialisme impérial". Sans doute est-il excessif (quoique ?) de parler de socialisme ici car le contexte est tout différent. Mais force est de constater que, toujours, les mêmes erreurs conduisent aux mêmes conséquences désastreuses. Face à l’échec de sa politique planificatrice, Dioclétien adopta en 301 un "édit du maximum" qui, réglementant les prix, engendra pénurie et famine. On accusa évidemment les spéculateurs. Pour les planificateurs, c’est toujours la faute des capitalistes (on dit aujourd’hui les "néolibéraux"). Ce type d’erreur se reproduisit des milliers de fois depuis et figure encore au programme de nombre de partis en Europe.

Malheureusement, les erreurs économiques sont éternelles et, malheureusement, comme le dit pertinemment Paul Magnette, "la gauche ne meurt jamais".



Courrier des lecteurs


Virage très à droite

Cette intervention est une manœuvre électorale du MR qui est en train de justifier son virage à droite (très à droite) toute…Jc Jorris

Rien de négatif

Jc Jorris, pourquoi traduisez-vous cette opinion comme une "manœuvre" qui sous-entend une interprétation négative ? Il n’y a rien de négatif à adapter la politique aux événements actuels. Il s’agit par ailleurs d’une correction générale du centre politique vers la droite, et ce, dans toute l’Europe, précisément à la demande des peuples. Chaque élection le confirme.A. J.

L’art du non-dit

A.J., "Adapter la politique aux événements actuels" ? Mais quels événements actuels ???? "Il s’agit d’une correction…"? Y aurait-il donc eu une erreur ? "A la demande des peuples, chaque élection le confirme" ???? Ce commentaire cultive avec lourdeur l’art du non-dit.Yvan Simon

Le libéralisme n’est pas unique

Force est de reconnaître que le libéralisme n’est pas plus "unique" que ne l’est le socialisme : il y a pas mal de courants qui les traversent et les composent. Et parmi les courants qui traversent le libéralisme, certains sont plus conservateurs que d’autres. De même, certains libéraux sont très attachés au concept de frontière (à comprendre comme un ensemble de limites à l’intérieur desquelles s’applique une politique), ce qui est incompatible avec des frontières "ouvertes" et amène dès lors à vouloir freiner l’immigration…Dominique Beaudry

Le plus sympa des politiciens ?

Corentin de Salle veut nous vendre De Wever comme le plus sympa des politiciens en opposition au socialisme impérial. Mais ni l’un ni l’autre ne veulent le bien du citoyen !Jean-Jacques Natagian

Pour faire passer sa propagande

Les historien(ne)s basent presque toujours leurs études sur les questions actuelles, qu’elles soient politiques, environnementales, sociales, culturelles ou autres. Ce serait bien qu’un "philosophe" n’effectue pas des raccourcis historiques et des anachronismes improbables pour faire passer sa propagande libérale…Kevin Troch-Hennuy

Des opinions rafraîchissantes

J’ai tellement lu d’interventions "socialistes" depuis mon enfance dans tous les médias francophones de Belgique que je trouve la présentation des opinions, du reste savamment défendues, de Corentin de Salle, rafraîchissante. Il n’y a plus qu’à espérer qu’il puisse être plus fréquemment invité sur la chaîne publique francophone, théoriquement plurielle, pour y débattre. A ses détracteurs (certains fulminent) de lui répondre sur le fond. Nul doute que "La Libre" leur laissera également un espace de parole.Axel Dumont

L’analogie avec le socialisme est boîteuse

Rappel rafraîchissant, oui, même si nécessairement simplifié, d’une période romaine moins connue et moins commentée et pourtant charnière : celle qui précède la mal nommée "chute" et qui est postérieure à Auguste, c’est-à-dire celle où la République est définitivement morte, et certains droits avec elle et où l’économie de l’empire périclite lentement (presque 3 siècles quand même !). L’analogie avec le socialisme moderne est évidemment boîteuse (ce que reconnaît l’auteur). En revanche, l’analogie avec le caractère contre-productif du dirigisme reste valable, confirmé par de nombreuses "aventures révolutionnaires et sociales".Nicolas Paquet