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Finalement, deux otages politiques colombiennes, Consuelo Gonzales et Clara Roja, ont été libérées par les Farc, mouvement de résistance armée marxiste, après six années de captivité. Le fils de Clara Rojas, engendré avec un membre de la guérilla et né dans la forêt vierge dans des circonstances extrêmement pénibles, a été retrouvé par les services secrets colombiens dans un orphelinat à Bogota. Cette libération aurait été impossible sans la médiation du président vénézuélien Hugo Chavez. Au grand dam du chef d'Etat colombien Alvaro Uribe, son collègue populiste de gauche vénézuélien est devenu incontournable dans la difficile recherche de paix en Colombie. Il est en effet peu probable que les efforts que le président colombien multiplie, ces jours-ci, avec l'aide de l'Eglise et du trio de médiation européen, soient susceptibles d'amener les Farc à la table de négociation sans une participation du Venezuela.

Le but de cette première libération unilatérale par les Farc, mouvement ayant recours à des pratiques de terrorisme et semant la peur dans le pays depuis plus de 40 ans, a été d'obtenir de la visibilité politique sur le plan international et de jeter le discrédit sur le président colombien. Il est important de tenir à l'esprit que le père d'Uribe a été assassiné par les Farc. Echaudé par la mise à la disposition des Farc, par ses prédécesseurs Samper et Pastrana, d'une zone démilitarisée dans le Caguán pour faciliter des négociations, le Président se déclare en principe favorable à un échange humanitaire d'otages "politiques" (44) contre des prisonniers des Farc (500). Mais, dans la pratique, il impose des conditions que la guérilla trouve par trop restrictives. Un peu plus de "flexibilité et de risque calculé" de sa part pourrait bien se justifier s'il veut vraiment prouver sa crédibilité quand il dit vouloir arriver à un dialogue sur les libérations. On ne peut cependant pas passer sous silence, qu'il a quelque mois, et cela sous la pression du président Sarkozy et sans contre-partie aucune, Uribe avait déjà consenti à libérer 75 prisonniers des Farc parmi lesquels figure Granda, le responsable pour la politique étrangère de ce groupe armé.

Malheureusement, la libération des deux otages politiques n'était inspirée par aucune velléité de paix de la part des Farc. Tout processus de paix est, dans les circonstances actuelles, plus qu'improbable, car l'absence d'une telle volonté et de confiance réciproque dans le chef des deux belligérants est la plus totale. Les Farc ne veulent rien à voir avec le président Uribe qui, lui, continue avec obstination et non sans succès, à oeuvrer pour leur défaite. Cependant tant le gouvernement que les dirigeants du Farc savent qu'une solution militaire est impossible à atteindre vu la manne de drogue dont ces derniers disposent.

Les Farc, le plus vieux mouvement de résistance d'Amérique latine, avaient, comme tous les autres en Colombie, au Guatemala, au Salvador, au Nicaragua et au Pérou, l'objectif de réaliser via la voie armée de profondes et nécessaires réformes socio-économiques et politiques. Lorsque la chute du Mur de Berlin a mis à sec leurs sources de financement communistes, les Farc ont trouvé, contrairement aux groupes de résistance dans d'autres pays, un financement alternatif très large. Notamment, moyennant l'enlèvement de civils (730 otages "financiers" des Farc se trouvent toujours dans leurs mains) et moyennant l'engagement direct et indirect dans des transactions de narcotrafic. Ces nouveaux types de financements constituent actuellement pour les Farc deux obstacles majeurs sur un éventuel chemin débouchant sur la paix.

Prendre en otage des citoyens, de même que les enfermer de façon permanente une chaîne au cou, avec des militaires et des policiers, dans les circonstances les plus inhumaines, les torturer, les exécuter, leur refuser toute communication avec le monde extérieur, etcetera, constituent de flagrantes violations des Protocoles des Conventions de Genève. Ces violations, mais aussi l'utilisation de mines antipersonnel et le recrutement d'enfants soldats, ont poussé à juste titre les Etats-Unis ainsi que l'Union européenne, à inscrire, en 2002, les Farc ainsi que le ELN dans la liste des organisations terroristes.

La proposition récente du président Chavez de supprimer cette inscription dans "la liste noire" et d'accorder à ces deux mouvements le statut politique et légal de "mouvements de résistance armée", est complètement rejetée par le gouvernement colombien et par la communauté internationale. Cette proposition est à mon avis totalement précipitée aussi longtemps que les Farc ne mettent pas, unilatéralement et de manière effective, fin à ces enlèvements et à ces massacres et qu'elles s'engagent dans un véritable processus de paix. Actuellement, tout indique le contraire. Il y a deux semaines encore, plusieurs citoyens ont été pris en otage. Marulanda, le dirigeant et le fondateur historique des Farc, a annoncé, le jour de Noël, une offensive générale pour l'année 2008, et ceci malgré le fait que son groupe de résistance a subi de très lourdes pertes en 2007 et que le

nombre de déserteurs augmente fortement. Ils sont en effet déjà 10 000 en provenance des Farc et du ELN à participer au programme de réintégration civile du gouvernement. Les Farc sont certainement affaiblies depuis que le gouvernement augmente encore ses dépenses militaires, entre autres par un impôt spécial sur la fortune des riches.

On peut donc s'attendre à ce que la libération par les Farc de "42" autres otages "politiques" (parmi lesquels Ingrid Betancourt) et de presque 700 otages "économiques" soit utilisée comme monnaie d'échange, et pas seulement pour obtenir la démilitarisation de deux communes (Florida et Pradera) qui leur serviraient de havre de sécurité, mais aussi pour obtenir le retrait de leur étiquette terroriste. Aussi longtemps que ce n'est pas le cas, les dirigeants de ce mouvement de résistance courent le danger d'être condamnés pénalement et de voir fermer toute porte d'immigration. Cela ne leur aura certainement pas échappé que la suppression des lois d'amnistie au Chili et, récemment, en Argentine démontre que l'exemption de sanctions pénales peut être révoquée à tout instant par une nouvelle loi.

La deuxième raison expliquant le peu d'enthousiasme des dirigeants des Farc pour la recherche de la paix réside dans les copieux moyens financiers dont ils disposent actuellement. Ceux-ci leur permettent de vivre dans l'opulence, même dans la forêt de pluie, ou de rassembler des fonds pour une vie ultérieure, quel que soit l'endroit où celle-ci puisse se passer.

Mais il y a d'autres raisons qui font que les Farc ne sont pas pressées de se mettre sérieusement à une table de négociation. Depuis longtemps, effectivement, elles n'ont plus d'idéologie ni aucun modèle de société. Elles ne visent que le pouvoir et ne sont guère disposées à le partager avec quiconque. Leurs leaders se sont toujours comportés en interlocuteurs inflexibles et auxquels on ne peut se fier. Comme vient de le remarquer le Président Oscar Arias, prix Nobel de la Paix, les Farc ne se battent ni pour la liberté, ni pour la démocratie, ni pour la justice, ni pour n'importe quel idéal qui puisse être atteint par le biais politique et démocratique.

La Colombie est un des plus vieilles démocraties d'Amérique latine. Si les Farc avaient voulu faire disparaître les grandes inégalités socio-économiques qui règnent dans ce pays de sang et de larmes, combattre la corruption, le vol de terres et l'oppression dont des indigènes et groupes démographiques afro-colombiens sont victimes dans certaines régions, alors elles auraient pu fonder un parti politique, comme le M19 jadis l'a fait. Elles choisissent toujours de ne pas le faire parce qu'elles savent que seulement 1 pc de la population se range encore derrière eux.

Uribe est, quant à lui, très conscient de tout cela. D'une manière ou d'une autre, il continue à espérer une victoire militaire, et il a effectivement réussi, par son obstination dans la défense de sa politique de "seguridad democracia", à améliorer sensiblement la sécurité dans son pays et à relancer l'activité économique. Néanmoins la population est lasse, et elle le prouvera sans doute lors de la manifestation de masse contre les Farc qui aura lieu le 4 février prochain à Bogota et dans plusieurs pays du monde. Uribe doit avoir appris, dans un récent rapport de la Cepal, que l'inégalité socio-économique dans son pays se creuse davantage et ceci précisément en raison de la forte croissance économique qu'il a pu enregistrer depuis 2003.

La Banque mondiale dans son "Rapport du développement mondial 2006" avait déjà démontré, chiffres à l'appui, que dans les pays où l'inégalité socio-économique est très élevée - ce qui en l'Amérique latine est presque partout le cas - une croissance économique forte ne réduit pas mais au contraire aggrave les inégalités. Cette nouvelle loi économique est logique et implacable. Les bénéfices engendrés par les investissements dans les hautes technologies se dirigent vers les propriétaires du capital et de la technologie et vers les employés hautement qualifiés. Mise à part une progression de certaines dépenses sociales, les pauvres et les démunis sont totalement laissés pour compte. La raison principale n'est pas qu'ils n'ont pas de moyens d'investissement mais plutôt leur manque d'accès égal à une formation hautement technologique permettant d'être recruté sur les nouveaux marchés du travail. Le travail reste plus que jamais le mécanisme primaire pour la redistribution des revenus.

En Amérique latine, presque tous les dirigeants ont compris que le néo-libéralisme est uniquement défendable si des corrections sociales et écologiques y sont apportées. Partout dans cette région, la forte croissance économique régnante est utilisée pour investir davantage dans le secteur social. Au Venezuela, le président "nouvelle gauche" Chavez a lancé avec succès son programme "Misiones". Au Brésil, le président socio-démocrate Lula a fait de même avec son programme "Bolsa Familias". Au Pérou, le président Alan Garcia - qui a changé son fusil d'épaule lors de sa réélection, et se situe maintenant au centre-droite -, s'emploie à mettre en place un important programme social contre la malnutrition des enfants et en faveur de la santé et de l'éducation. Au Mexique, le président de droite Filipe Calderon, qui, lui, mène à la surprise de tous une politique de gauche, marque des points avec son programme "Oportunidades".

Le président Uribe croit fermement que la croissance économique et le progrès social ne peuvent pas prospérer sans sécurité démocratique et sans juguler le narcotrafic. A ces deux objectifs, il consacre pas moins de 4 pc du PNB. Cela est plus que presque tous les autres pays du monde où - à quelques exceptions frappantes près - les dépenses militaires ont diminué en dessous de 1 pc du PNB. Cependant, cela ne l'a pas empêché de prendre différentes initiatives sociales louables, notamment grâce à un impôt de guerre spécial sur les fortunes, incontestablement un pas dans la bonne direction. Mais davantage est nécessaire. Sous Uribe, la perception totale d'impôts a augmenté fortement mais plafonne toujours à seulement 15,9 pc du PNB. Certes, cela est plus que la moyenne régionale (13,6 pc) en Amérique latine mais sensiblement moins que les 40-52 pc inscrits par les pays développés. Pour une redistribution équitable des revenus et de la richesse, une collecte fiscale aussi basse laisse peu d'espace. Par ailleurs, la productivité des investissements sociaux y est très faible à cause d'une mauvaise planification et exécution des dépenses, une corruption qui a la vie dure et un manque de contrôle et de responsabilité locaux.

Avec ou sans pression des Farc ou de l'ELN, le gouvernement colombien sera de toutes les façons obligé de prendre des mesures plus efficaces de redistribution des revenus. A cet égard, l'éducation et la santé doivent avoir une place primordiale. Si cela se réalise, le discrédit des Farc au sein de l'opinion publique augmentera inévitablement et la paix finale s'approchera encore davantage. Par contre, si cela ne se produit pas, le danger existe que la pression sociale et politique augmente en Colombie et conduise à un changement de régime politique, comme cela a déjà eu lieu dans les pays voisins tels que le Venezuela, la Bolivie, l'Equateur, presque au Pérou et pourrait se produire au Paraguay lors des élections du mois d'avril prochain.