Opinions Une maison d’édition belge a retiré de la vente et du débat public les analyses juridiques du professeur Trocsanyi***, devenu ministre de la Justice dans le gouvernement hongrois. Pas correct. Une opinion de Bertrand Mathieu (professeur à l'Ecole de droit de la Sorbonne, Université Paris I - Vice-président de l'Association internationale de droit constitutionnel).

Les mésaventures subies par la publication de la version en langue française d’un ouvrage d’un professeur de droit hongrois justifient une réflexion sur ce que devient la liberté d’expression.

La liberté d’expression occupe au sein du système des droits fondamentaux une place essentielle. En effet, constituant une condition de la liberté de la pensée, elle exprime l’identité et l’autonomie intellectuelles des individus et conditionne leurs relations aux autres individus et à la société. Les vicissitudes de son histoire sont étroitement liées à la nature des régimes politiques en place. La liberté d’expression est ainsi l’une des conditions de la démocratie, en effet cette dernière implique que le vote, expression de la souveraineté du peuple, soit précédé d’un libre débat. La liberté de la recherche est une forme de la liberté d’expression qui doit être particulièrement protégée.

Liberté de la recherche limitée

De ce point de vue, la censure est la marque d’un régime idéologiquement totalitaire ou théocratique. Elle se distingue d’une simple limitation de l’expression au nom de la protection de l’ordre public. Elle suppose que certaines opinions ne puissent pas être rendues publiques soit du fait de leur contenu, soit en raison de leur auteur. Ainsi il peut y avoir un débat sur l’opportunité de publier "Mein Kampf" ou des écrits islamistes radicaux pour des raisons tenant au danger que ces publications pourraient faire courir à la société. Elle se distingue également des limitations qui peuvent être apportées à la liberté de la recherche du fait des dangers qui peuvent résulter de son application (mise au point d’armes létales…), des moyens utilisés (expérimentation sur l’être humain…) ou du fait que la recherche ne répond pas aux canons scientifiques de la discipline.

Totalitarisme mou

La censure semble aujourd’hui étrangère au modèle politique européen. En fait il n’en est rien, de manière sournoise, cette censure gangrène nos sociétés. Les lois mémorielles, la pénalisation de l’expression de certaines opinions, la pression sociale exercée par ce que l’on appelle le "politiquement correct", musellent l’expression et enferment, par leur accumulation, le débat dans d’étroites limites, alors même que telle ou telle mesure peut individuellement se justifier. Cette "police de la pensée" conduit peu à peu, si l’on y prend garde, à un totalitarisme mou, c’est-à-dire une société où la pensée comme l’expression sont formatées.

Position bien-pensante

Mais le sort qu’une maison d’édition belge a réservé à un ouvrage du professeur Laszlo Trocsanyi représente un pas de plus dans l’exercice de la censure. Cet ouvrage, qui répond à tous les canons de la publication scientifique juridique, traite au surplus d’une question particulièrement pertinente et actuelle, celle des rapports entre les Constitutions nationales et l’intégration européenne sous l’angle de l’exemple hongrois. Or pendant plusieurs mois, l’éditeur a suspendu la diffusion de cet ouvrage. L’explication se trouve dans le fait que le Professeur Trocsanyi exerce les fonctions de ministre de la Justice dans le gouvernement hongrois. La logique s’enclenche alors, certaines décisions du gouvernement hongrois font l’objet de polémiques, la fonction disqualifie l’auteur. Ainsi il convient de retirer du débat public les analyses du Professeur Trocsanyi. On ne sait si c’est pour punir le gouvernement hongrois, ou si l’on estime que les idées exprimées dans cet ouvrage sont devenues dangereuses, mais la censure, l’autocensure, est bien réelle. Vidons les librairies et nos bibliothèques des ouvrages qui n’expriment pas exactement la position bien pensante officielle ou qui, pire encore, sont rédigés par des auteurs occupant ou ayant occupé des fonctions dans un gouvernement dont certaines mesures sont contestées. Ainsi nos esprits seront expurgés de bien des lectures pernicieuses. Le renforcement des libertés et de la démocratie est en marche, au nom toujours, bien sûr, de la démocratie et des droits de l’homme !

La liberté d’expression, et tout particulièrement, celle des universitaires, doit être défendue contre les menaces qui pèsent sur elle, en Turquie, en Chine ou… en Belgique.


***MISE EN CONTEXTE

Ancien boursier de Louvain-la-Neuve et ancien ambassadeur de Hongrie en Belgique, László Trócsányi a toujours gardé de bonnes relations avec le monde académique belge francophone. Il avait déjà publié auparavant chez Bruylant (groupe Larcier) et fut d’autant surpris que son dernier livre scientifique (publié en juin 2015) y fut retiré de la vente fin 2015 sans aucune notification ni éclaircissement apportés à son auteur. C’est en vain que ce dernier multiplia ensuite les appels et e-mails demandant des explications à son éditeur. Semaine dernière, il reçut enfin une lettre de la direction du groupe Larcier déclarant ses interrogations "sur les retombées négatives éventuelles que la poursuite de la commercialisation de votre œuvre pouvait avoir sur notre image et notre réputation d’éditeur" . Face aux réactions de l’auteur et du monde académique, le CEO du groupe Larcier a toutefois signifié que la suspension sera temporaire et que la vente de l’ouvrage va reprendre.