Opinions

Une contribution de Franca Rossi, internaute de LaLibre.be.

« Tu es trop fragile », « tu es hypersensible », « on vit dans un monde tellement individualiste », ou encore la lassante mais inusable phrase de Nietzsche « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». J’avoue avoir déjà eu recours à ces lieux communs, ces sentences clé-sur-porte, qui résonnent comme un verrou qu’on ferme, en silence, tout doucement. Nous nous révélons tous, à l’un ou l’autre moment de notre vie, de très adroits serruriers de la communication interpersonnelle. Surtout, ne pas tomber le masque et éviter tout haut-le-cœur.

Il faut que tout coule, sauf les larmes de celle ou celui qui souffre face à nous et qui cherche désespérément notre regard, en flagrant et navrant délit de fuite.

Qu’il est difficile d’éprouver de l’empathie envers le désarroi d’autrui. Empathie… Ce terme-là aussi, je commence à le prendre en grippe, car il est de plus en plus utilisé – y compris par moi – comme un alibi, au mieux à sa propre impuissance, au pire à sa profonde indifférence.

Du bruit, encore du bruit, rien que du bruit. Aussi longtemps que l’on entendra sans écouter, que l’on verra sans regarder, on ne produira que des sons inaudibles et des fausses notes.

Les appels à l’aide se ramassent à la pelle, ils émanent d’âmes dont Prévert percevrait la poésie et Montand, la tragédie. Les répondeurs téléphoniques disposent d’un message vocal clair et simple, « je ne peux répondre à ton appel pour l’instant » et les habiles détenteurs de téléphones que nous sommes le prononcent tacitement et lâchement à celle ou celui qui « nous refait son numéro ».

On lui parle de cohérence, l’être fragile entend « co-errance », on insiste sur la pertinence, il traduit par « pertinéance ». L’hygiène de vie retentit en lui comme une « gêne de vie » et le bien-être personnel, comme un « mal-être sans personne ».

Dans ce jeu des dictionnaires émotionnel, l’amour peut triompher, si on se donne la peine d’alléger celle des personnes en détresse. Et, pour ça, il nous faut apprendre, patiemment, la langue des signes de survie, découvrir les secrets et la magie de la compassion.

Parmi les profs aguerris à ce langage qui guérit, ceux qui me touchent le plus sont des artistes. Avec son album « La Marmaille nue », diffusé en 1993, Mano Solo (Emmanuel Cabut) écrit et crie des mots d’amour, non pas pour sa moitié, mais pour la terre entière.

Dans « Chacun sa peine », il clame : «Il suffirait qu'on les aime pour que les hommes pensent à demain ». Quel message puissant et bouleversant d’humanité. La douleur de chacun est celle de tous. On ne souffre pas en solo. C’est beau.


Plus récemment, avec d’autres mots, mais une même émouvante fraternité, le slameur Grand Corps Malade (Fabien Marsaud) déclame, dans « J’ai pas les mots » : « J'ai pas trouvé les mots pour expliquer l'inexplicable / J'ai pas trouvé les mots pour consoler l'inconsolable / Je n'ai trouvé que ma main pour poser sur ton épaule / Attendant que les lendemains se dépêchent de jouer leur rôle / J'ai pas les phrases miracles qui pourraient soulager ta peine / Aucune formule magique parmi ces mots qui saignent / Je n'ai trouvé que ma présence pour t'aider à souffrir / Et constater dans ce silence que ta tristesse m'a fait grandir ».


Chez nous, Vincent Delbushaye, auteur-compositeur-interprète et pianiste virtuose, chante, dans « Vu d’ici » : « Il suffirait d’une seconde tu sais / Comme un soleil qui nous inonderait / Pour effacer toutes les ombres d’un trait / Il faudrait que quelqu’un réponde ».

Dans un autre registre de l’expression artistique, l’immense Raymond Devos décode toutes les facettes de l’être humain (et inhumain) et les traduit par de géniaux jeux de mots, qui rythment des sketchs époustouflants à tous niveaux.

Dans « La vie, je me la dois », il déclame : « Vous ai-je dit que je m’étais sauvé la vie ? Je me suis sauvé la vie ! Tout seul ! Evidemment, j’aurais préféré que ce fût quelqu’un d’autre qui me sauvât la vie ! Mais comme personne ne passait par là, j’ai bien été obligé de me la sauver moi-même … ». Et il termine par un pied de nez à celles et ceux qui ne tendent pas la main : « Oh, je n’ai aucun mérite ! Ce que j’ai fait pour moi, n’importe qui l’aurait fait pour lui ».

Des clins d’œil en série, comme lui seul en a le talent, une approche légère, d’apparence, de la double souffrance des êtres fragiles : la leur et celle de l’indifférence des autres.

Et voilà… Le spectre des mots bateau, qui coulent sous leur lourdeur, se dessine à nouveau. Je les prenais de haut ? Ils m’ont fait descendre de mon piédestal psycho-affectivo-socio and co. Mais je me rassure, « tout ce qui ne me tue pas … ».

J’ai beau me moquer de ces paroles à consommer, j’avoue que je trouve très rarement celles pour consoler. Comme tout le monde, pas le temps, pas l’énergie. Je veux changer ça, piano piano, certainement en tâtonnant, mais essayer d’aider les écorchés rouge vif à moins souffrir. En attendant d’y parvenir, j’ai réfléchi à une nouvelle phrase-type, pour apporter un semblant de réconfort, tous conforts. J’ose : « J’entends bien ta souffrance, ça me parle beaucoup. Mais, allez, courage, même si on n’croit plus au Père Noël, y a pas qu’des ordures sur cette Terre. ».

C’est c’la, oui.