Ces interdits qui nous construisent

Moussa NABATI Publié le - Mis à jour le

Opinions

Certaines personnes, engagées dans des actions humanitaires, cherchent à secourir les malheureux et les déshérités, les sans-abri et les SDF.

Moi, je me voudrais à mon tour et en toute modestie, le Saint-Bernard des idées et des pensées dépréciées, péjorées, agressées, opprimées. L'un de mes livres, "La Dépression, une maladie ou une chance ?"(Fayard 2005), en constitue l'illustration. D'après mon hypothèse, la dépression ne constitue pas une maladie honteuse à éradiquer, comme la peste. La guerre sans merci lancée contre elle par recours à "l'arsenal" chimique, dans l'idéologie consensuelle d'aujourd'hui, dominée par la religion de la forme me paraît insensée ! Bien au contraire, elle représente, malgré la souffrance qu'elle engendre, une chance, une occasion de renouvellement. Elle contient un sens et un message latent exhortant le sujet à oser devenir soi, à s'aimer enfin et à s'occuper de lui-même, en cessant de se sacrifier masochistement aux autres pour se sentir aimé et reconnu.

Aujourd'hui (1), je m'évertue, de même, à réhabiliter le discours religieux, biblique, souffrant d'une mauvaise presse, suscitant a priori le désintérêt, voire même parfois, dans une approche fortement émotionnelle, donc irrationnelle, le mépris ou l'agressivité.

De nos jours, se désintéresser de la chose religieuse est devenu signe d'équilibre et d'ouverture d'esprit, d'épanouissement personnel, de modernité et de progressisme. Par contre, toute aspiration pour la religion, pire encore sa pratique, démontrerait une personnalité étriquée, névrosée, obsessionnelle et rigide, intolérante et réactionnaire !

Depuis mai 68 et son fameux slogan, "il est interdit d'interdire", l'interdit, notamment religieux, se trouve fortement dénigré. La Bible, considérée comme le vestige d'une mentalité archaïque et d'une époque obscurantiste, a été accusée de vouloir réprimer la joie et d'interdire le plaisir, surtout sexuel, subordonné au devoir de la procréation. La religion qualifiée d'institution patriarcale et misogyne, a été dénoncée d'inféoder la femme et de l'avilir, de l'inférioriser, en la dépossédant de son corps, de son désir et de son identité.

De même, présentée comme "l'opium du peuple", elle a été fortement soupçonnée de chercher à aliéner les esprits et à anesthésier les pensées, en imposant l'obéissance à des dogmes et en rétrécissant le champ des libertés individuelles pour faire supporter aux humains la misère et les frustrations de leur existence, dans l'espérance utopique et infantile d'un au-delà paradisiaque posthume, fictif et inexistant.

Pour tous ces motifs, l'interdit a été malencontreusement chassé de tous les domaines essentiels de la vie quotidienne, la gestion du corps, la sexualité et notamment l'éducation.

Ce genre d'approche dépréciateur, dépourvu d'un minimum de distance et de réflexion, prouve la méconnaissance regrettable de ses partisans, aussi bien du texte que de l'esprit biblique.

Voici quelques exemples rapides : le Dieu de l'Ancien Testament ne chérit nullement les hommes dociles, obéissant au doigt et à l'oeil, à sa volonté toute puissante. Nombre de ses élus se recrutent parmi les révoltés, osant s'opposer, lui dire "non", lui résister. Adam et Eve en premier, Abraham, Moïse, Jonas, etc.

Il n'existe, en second lieu, nul péché de chair dans la Thora, aucun manichéisme corps-esprit, bien au contraire, dans la mesure où hostile à tout ascétisme, elle prône et affirme sans cesse la sacralité et la primauté de la vie et de la joie. Jouir de la vie constitue ainsi une obligation fondamentale, d'où l'avertissement talmudique :" le jour du jugement dernier, l'homme sera tenu de rendre compte de tout ce que son oeil a vu et qu'il n'a pas consommé, de tous les plaisirs qu'il s'est refusés." Il n'existe pas de récompense future, aucun paradis, ni enfer dans la Thora, au détriment des réalités de l'ici et maintenant.

Il est enfin tout à fait faux de croire que la femme souffre d'un statut d'infériorité, privé de pouvoir et de dignité. Nonobstant la croyance répandue, le judaïsme ne constitue pas un patriarcat despotique, mais bel et bien, un matriarcat, un féminisme avant la lettre. Non seulement l'enfant ne peut être déclaré juif que s'il est issu d'une mère juive, mais de plus, toute la responsabilité de son éducation, ainsi que l'observance et la transmission des lois, incombent à la mère. Une rapide lecture du premier chapitre du Pentateuque montre clairement à quel point les trois patriarches Abraham, Isaac et Jacob étaient pieds et poings liés à la puissance du désir des quatre matriarches, Sarah, Rachel, Léa et Rebbeca qui décidaient de tout, en jouissant de surcroît du soutien, voire de la complicité de la Transcendance : "Pour tout ce que te dit ta femme, écoute la voix de Sarah", avait dit l'Eternel à Abraham. Si la femme est déclarée impure pendant ses règles menstruelles, cela ne signifie pas qu'elle soit sale ou impropre, mais plutôt qu'elle n'est pas un objet sexuel constamment disponible et que la relation dans le couple ne se réduit pas à la seule dimension sexuelle, et qu'enfin chacun doit pouvoir accepter une certaine dose de frustration, en respectant cette relâche, cette pause, cette suspension, cette vacance avant la reprise, la relance.

L'examen attentif de l'ensemble des commandements bibliques relatifs au corps, la nourriture, la sexualité, le repos, la maladie et la mort montre que si en effet l'énergie libidinale a besoin de liberté pour s'épanouir et créer le bonheur, elle nécessite aussi la présence d'un cadre, des repères et des limites, sans lesquels toute jouissance s'avère impossible.

Ainsi, les commandements bibliques, contrairement aux préjugés négatifs, remplissent une fonction positive de libération et de déculpabilisation du désir rendant la jouissance légitime, afin de "prolonger les jours de sa vie" !

Cela signifie que l'interdit biblique en s'interposant dans l'entre-deux du Moi et de la pulsion cherche à protéger le psychisme des deux excès nocifs, la dépression et la perversion. La première est caractérisée par l'extinction libidinale, l'envie de rien, en raison d'une culpabilité écrasante et la seconde par la recherche d'une jouissance totale, égoïste, affranchie de toute culpabilité, sans tenir compte du désir, ni de la souffrance d'autrui. Justement, la levée des interdits est responsable aujourd'hui de l'augmentation parallèle de ces deux phénomènes dans nos sociétés modernes.

Enfin, et plus fondamentalement encore, le sens principal des commandements bibliques, utilisant le corps comme médiation est relatif à la loi de la séparation/différenciation, en hébreu "Kadoch", pierre angulaire de la Thora. Ce principe organisateur sans lequel aucune vie psychique n'est concevable, englobe la totalité de la personnalité : différenciation des sexes, des générations, des trois dimensions du temps, le passé, l'avenir et le présent - différenciation du fantasme et de la réalité, du dehors et du dedans, du conscient et de l'inconscient, de l'autorisé et de l'interdit, de la raison et du sentiment, de l'amour et de la loi.

Différenciation enfin de ses désirs, croyances, valeurs, pensées et destin propres, de ceux des autres, de l'idéal des parents et du conformisme social.

Ainsi, tous les commandements de la Thora encouragent le sujet à se différencier, à éviter, à l'aide de son alimentation et de sa sexualité, l'impureté c'est-à-dire le mélange et la confusion pour devenir lui-même en définitive, assumant son identité singulière.

Dans ces conditions, l'interdit ne vise pas le bonheur mais la confusion.

C'est exactement la même idée que la psychanalyse défend, certes à l'aide d'un vocabulaire et des concepts dissemblables mais fondamentalement convergents.

Moussa NABATI

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