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Docteur en histoire

La formidable popularité de jeux vidéo de plus en plus réalistes et interactifs est-elle un signe d'abrutissement collectif ?

Ces jeux, toujours plus sophistiqués, permettent désormais à qui le souhaite, assis seul dans son salon, de vivre des émotions fortes en téléguidant un monde virtuel dont il est le seul maître. Ils accaparent des esprits fascinés par les horizons qu'apporte le virtuel, et à qui le réel semble donc terne ; ils accaparent tant leurs utilisateurs - souvent jeunes - qu'ils les empêchent de s'intéresser au monde réel dans lequel ils vivent, pour éventuellement prétendre le changer ; ils les fondent dans un moule très précis en les parquant bien à l'abri dans leur chambre.

Quelque part, ils les anesthésient, en les transformant en valets lobotomisés de la société marchande de divertissement. Faut-il pour autant hurler au loup et déplorer que l'esprit de notre belle jeunesse est perverti par ces nouveautés technologiques ?

Diable ! C'est un des plus vieux lieux communs de l'histoire de l'humanité que de se plaindre du mauvais esprit de la jeunesse. Socrate écrivait déjà il y a 2 500 ans : "Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l'autorité et n'a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d'aujourd'hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais."

Hésiode, 200 ans plus tôt, écrivait : "Je n'ai plus aucun espoir pour l'avenir de notre pays si la jeunesse d'aujourd'hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible."

Encore plus tôt, il y a 4 000 ans, un prêtre égyptien dont on a miraculeusement retrouvé les écrits diagnostiquait : "Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n'écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être très loin." Dernier exemple, cette inscription vieille de plus de 3 000 ans, découverte sur une poterie d'argile dans les ruines de Babylone : "Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du coeur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d'autrefois. Ceux d'aujourd'hui ne seront pas capables de maintenir notre culture."

Rien de nouveau sous le soleil, donc, lorsqu'on s'en prend à "cette jeunesse écervelée". Le phénomène, au fond, est assez logique : d'une manière générale, on a peur de ce qu'on ne connaît pas. Or, comme, forcément, dans une société en "perpétuelle mutation" (encore une banalité ressassée depuis plus de 200 ans), les enfants ont accès à des produits qui n'existaient pas du temps de la jeunesse de leurs parents, lesdits parents s'angoissent : quelle est diable cette nouveauté ? Mais je n'ai pas connu ça quand j'étais jeune ! Ce ne peut être que néfaste, etc.

Il est cependant heureux que cette incompréhension mutuelle existe ; jugeons-en par les rondes et chansons qui sont interprétées au-dessus des berceaux et des petits lits : ce sont les mêmes depuis des siècles. "Il pleut, il pleut, bergère", "A la claire fontaine", "J'ai du bon tabac dans ma tabatière" : ces chants séculaires continuent de prospérer, pour une raison assez simple : aux tout premiers mois de la vie, les parents ont une totale prise sur leurs enfants. Ils reproduisent donc le schéma de leur propre jeunesse. Puis le mouvement de la société force un jour ou l'autre les parents à être ringards, et ce jour arrive dès lors qu'ils ne contrôlent plus complètement la vie de leurs enfants. C'est très bien ainsi : il s'agit du fameux "fossé des générations".

Pour le cas des jeux vidéo, la situation est cependant inédite, et cocasse à plus d'un titre : alors que, depuis plusieurs générations, les fils, souvent, s'opposaient à leur père pour des raisons politiques (le traditionnel débat "jeune con" versus "vieux con"), la situation, aujourd'hui, s'est quasiment inversée : après les sit-in des années 1960 et 1970, les grandes grèves, les manifestations, la rébellion contre la société de consommation, le souffle d'un mouvement irrépressible, l'enthousiasme comme moteur, le bonheur comme devoir, le pressentiment qu'on était à l'aube de quelque chose, que le vieil ordre bourgeois était voué à disparaître, voilà que les anciens jeunes s'arrachent les cheveux devant le conformisme de leurs enfants, moutons dociles, ravis de profiter des bienfaits d'une société marchande qui leur propose des produits qui les comblent.

Et voilà que ces jeunes ne comprennent pas quand on les accuse de se laisser abrutir. Leur réponse tombe alors, implacable : "Et alors ? Si je m'amuse !" La société étant un balancier, que les parents qui déplorent cette situation se rassurent : ce seront sans doute leurs petits-enfants qui tireront violemment sur la nappe du salon en hurlant à la révolution.