Opinions

Se protéger du contact total avec les autres, n'est-ce pas là finalement l'objectif de tous ces nouveaux moyens de communication qui envahissent notre quotidien?

Chargé de cours au Département de communication de l'UCL, membre du Conseil de l'éducation aux médias

THIERRY DE SMEDT

Cet été, un vent morose souffle sur les nouvelles technologies et pas seulement sur leurs producteurs.

Pour les familles aisées européennes, la question n'est plus de savoir s'il faut un téléviseur, un abonnement au câble, un magnétoscope, un DVD, une chaîne hi-fi, un fax, un téléphone portable, un ordinateur, un Internet provider, une boîte aux lettres électronique. Tout cela, on l'a, ou presque. La question est à présent: combien de chaque appareil faut-il avoir. Les imprimantes à ruban, les modems, les Atari et les lecteurs de disquettes en état de marche encombrent déjà les greniers, sans parler des souris! On change de GSM pour le prix d'une nouvelle batterie. Et déjà l'homme moderne `tout communiquant´ fait sourire et le technoscepticisme est de moins en moins réservé aux technophobes.

Un sentiment de méfiance

La critique la plus répandue est celle qui accuse les technologies nouvelles de déshumaniser la communication. Même les jeunes y sont sensibles. Lors d'une recherche internationale sur les jeunes et Internet, à paraître bientôt, j'ai eu l'occasion de voir que s'ils comparent spontanément Internet à la communication face-à-face, plutôt qu'aux médias traditionnels, leur préférence va au face-à-face. De son côté, le pédopsychiatre Philippe van Meerbeeck remarque que la rencontre sur Internet change un scénario classique: avant on se voyait, on se téléphonait et on finissait par s'écrire. Aujourd'hui, les jeunes se découvrent en chattant, ils se téléphonent et se rencontrent in fine. Ces attitudes critiques, et bien d'autres analogues, confirment un sentiment plutôt méfiant envers les nouvelles technologies qui, malgré leurs performances, ne nous apportent pas la plénitude d'une communication vraiment humaine. La machine à communiquer échouerait-elle donc dans son projet de nous offrir toujours plus de contacts, plus loin, plus vrais?

Ne vivons-nous pourtant pas une époque exceptionnelle où les images et les sons n'ont jamais été aussi purs, aussi mobiles, aussi accessibles et aussi résistant aux dégradations? Qui avant nous a vu, sur écran géant, le delta du Nil filmé depuis une navette spatiale, bercé par une musique diffusée à travers six groupes de haut-parleurs? Aucun empereur n'a eu, avant nous, à sa disposition, un patrimoine de documents aussi vaste que celui qui nous attend à un clic de souris. Déjà, à l'UCL, dans son laboratoire de télécommunication, mon collègue Benoît Macq développe avec ses ingénieurs chercheurs, les procédés de réalité augmentée qui permettent d'explorer des espaces virtuels physiquement inaccessibles, en marchant, en saisissant et en déplaçant des objets virtuels, en regardant, en parlant et en écoutant. Entrez, entrez, messieurs dames, dans un corps humain, des galaxies, des molécules, un volcan en éruption, un réacteur atomique, une nappe de pétrole, ou une bande dessinée. Palpez et Manipulez...

Mais la critique subsiste. Où reste la véritable communication humaine, transparente, sans intermédiaire, sans déformation, sans correction, sans prothèse?

Les technologies, déshumanisantes?

Les sciences de l'information et de la communication sont interpellées par ces questions qui, avec impertinence, convoquent le `communicatologue´ à comparaître pour s'expliquer sur les échecs des rêves technologiques dans la quête de la communication qui rapproche. L'interpellation est justifiée: notre époque connaît trop l'incompréhension, la discorde, la guerre et la violence.

Nul n'est prophète. Pourtant, en synthétisant quelques courants de recherche en communication, il est possible d'apporter un certain éclairage à l'accusation de déshumanisation adressée aux nouvelles technologies. Deux éléments me semblent pouvoir être présentés à ce procès.

En premier lieu, les sciences humaines révèlent qu'il ne suffit pas d'inventer des technologies. Le succès du terme d' `appropriation sociale des technologies´, issu d'un intérêt récent pour les usagers et leurs usages, prouve que la création des technologies s'étend aussi à la manière dont elles s'implantent dans nos vies quotidiennes, nous influencent et s'en trouvent finalement modifiées. L'évolution du GSM, de son prestige initial à sa banalité agaçante, le montre bien. Mais cette appropriation sociale peut prendre des dizaines d'années. Cent ans après les premières voitures, nous sommes encore en pleine évolution dans la manière dont nous nous en servons... ou essayons de moins nous en servir. Qui aurait annoncé, en 1955, que les voitures de l'an 2000 ressembleraient davantage à de sages camionnettes joufflues, polyvalentes, partageant la rue de la Loi avec les bicyclettes et les rollers, qu'à des bolides fuselés, propulsés à l'uranium sur les autoroutes urbaines à étages, dont les trottoirs sont des tapis roulants. Il en ira certainement de même pour ces technologies dites nouvelles: leur digestion sociale reste à faire et ce sera la tâche de nos enfants. Encore faudra-t-il que nous les ayons entraînés à cette appropriation active et critique, au moyen d'une solide éducation aux médias.

En second lieu, l'histoire de la communication dans la société nous apprend que les technologies des communications, y compris les technologies intellectuelles comme la langue et l'écriture, n'ont jamais été des ponts jetés entre des individus isolés dans leurs intériorités. Au contraire, les sociétés dites les plus `primitives´ sont amplement participatives et conviviales, au contraire peut-être des nôtres. L'examen de l'histoire des technologies (écriture, imprimé, presse, téléphone, radio, disque, cinéma, télévision,... Internet) montre que si celles-ci étendent la portée des messages transmis, elles sont, paradoxalement, des dispositifs de mise à distance. Une lettre n'est-elle pas déjà moins `chaude´ qu'une conversation? Un `Email´ n'est-il pas moins intempestif qu'un appel téléphonique? Le besoin d'isolation et d'intériorité paisible va curieusement de pair avec celui d'informer et d'être informé. Il n'y a pas de cinéma sans salle obscure.

Se protéger du contact

Osons inverser le paradigme classique de la communication et admettre que les humains qui créent ces technologies tentent, à l'aide de mots, de papiers et de kilo-octets, de se protéger du contact total avec leurs semblables. Peut-être trop semblables, avons-nous besoin des machines à communiquer pour laisser s'épanouir, dans l'interstice qu'elles creusent entre nous, ces petites différences indispensables qui nous font croire à la Liberté.

© La Libre Belgique 2002